mardi 1 janvier 2008

L'aubette

Je partais au petit jour, ce moment hésitant que les vieilles femmes des villages, autrefois, appelaient l'aubette.
Je portais mes yeux vers le ciel, je les y maintenais longtemps, je m'imprégnais de l'espace en tournant lentement trois fois sur moi-même. Je laissais croître mon être jusqu'au moment où sa vastitude, au bord de se confondre avec le ciel, agitait dans mon ventre une boule de peur.
Rompant le sortilège, j'avançais résolument mon meilleur pied. Une turbulence d'air frais accompagnait jusque sur mes cuisses la cadence soutenue de mes pas. Le froid durcissait la terre des chemins, les fers de mes talons tintaient sur les pierres que l'aube blanchissait. Les cloches des villages sonnaient au loin, je croisais des ânes et des chevaux, il m'arrivait d'entendre, vers le plateau crayeux, quelques coqs retardataires saluer mes pas. Mon viatique à l'épaule, un brin d'herbe au coin des lèvres, je regardais à l'horizon la grande plaine se défaire du voile cotonneux que la lente montée du jour éparpillait avec des gestes engourdis.
Mon chemin grimpait sans relâche avant de basculer à dix heures. Ce moment où le cuir de mes chaussures luisant de la sève des herbes entrait librement dans l'azur par centaines de fois me payait de ma peine dans la rocaille tortueuse. Le grand ovale vert amande fêtait mon apparition en jetant à ma rencontre les effluves des herbes mouillées de rosée avant que ne m'arrive la senteur forte de la terre, si féconde qu'elle en était presque noire, si parfumée et si frémissante du peuple de ses minuscules habitants, que les vieux, autrefois, quand le soc de la charrue l'ouvrait à leurs pieds ne pouvaient s'empêcher de la saisir à pleines mains, avant de la porter à leur bouche.
J'allais ma vie de petit bonhomme, plein du suc de la grande nature, tantôt tel itinéraire, tantôt tel autre, au gré de ma fantasque liberté. Je marchais à même le ciel. Parvenu au faîte des montagnes, j'enserrais le ventre tiède de la plaine. J'en vins à décider de mon itinéraire au fil de mon chemin. J'étais si sûr de moi, que pour plus de liberté encore, je m'en remis au sort. Je fis provision de monnaie, et à chaque bifurcation, à chaque appel simultané de deux senteurs, je lançais une pièce au ciel. Ce n'était pas le jeu commun du pile ou face qui m'intéressait, mais le brin d'herbe, la graine, le petit caillou que me désignait en tombant le cercle de métal.
Au début j'ai raisonné logiquement, quand l'herbe m'était désignée, je coupais à travers champs, quand il s'agissait d'un caillou, je me dirigeais vers le chemin empierré.
J'ai joué à m'en étourdir, des mois, des années, j'ai fait mille fois le va-et-vient entre le ciel et la terre, grâce à mon petit messager de métal. Mille fois mon corps a fait la navette de la vastitude de l'un à celle de l'autre. Ethéré quand je levais les yeux, il prenait la densité de la terre quand je les baissais. J'empruntais tantôt les sentiers, tantôt les chemins, tantôt mon ventre recevait les sucs de la grande nature avant de répandre sa semence, tantôt dans un temps devenu lent qu'étiraient encore mes gestes amples, la mémoire des miens me survolait, petit bonhomme regardant fixement la terre, là où le messager de métal avait pour lui posé le doigt.
C'est ainsi qu'entre ciel et terre je reçus un choc semblable à ce que les vieux autrefois appelaient un transport : un caillot de mémoire me monta au cerveau, je m'entendais à mi-voix prononcer cette phrase : Souviens-toi du temps où tu t'appelais Antoine, valet de ferme confié à une maîtresse grasse et perverse.

Antoine, elle le remplissait à qui mieux mieux dans l'idée d'en faire - elle le proclamait à la ronde - un de ces enfants de ferme des calendriers postaux, gras et poupins.
Ils sont sages, assurait-elle, et flous comme les vêtements amples des femmes enceintes. A les remplir et les remplir encore ils deviennent gras et vagues, puis leur allure prend quelque chose d'une sainteté résignée, peu à peu ils se ferment au désir des choses du sexe, alors ils deviennent beaux.
Elle lui répétait tous les jours qu'il affichait une santé de poupon repu, que rien ne lui manquait ni ne lui manquerait jamais, qu'il avait sous la main le pain et le couteau, et qu'il pouvait se contenter de vivre sa vie de coq en pâte.
Antoine las et vague regardait autour de lui, les paroles et les choses étaient noyées dans une sorte de brouillard, il a d'abord dit un voile, il devait avoir huit ou neuf ans.
Devant les yeux d'Antoine, il n'y avait que des images de choses qui ne restaient jamais dans sa tête pour qu'il puisse, le soir, les regarder une à une avant de s'endormir, comme le font les autres enfants devant leurs livres d'images.
La tête d'Antoine était vide avec dedans quelque chose comme… il a d'abord dit un voile, puisqu'il avait le mot, mais ce mot ne convenait pas. Alors, parce qu'il n'avait qu'eux pour amis, Antoine en a cherché un autre, il a cherché ce moment où, quand tu trouves le mot pour dire une chose qui ne t'appartient pas, cette chose elle devient pour un petit momment comme ton jouet, et toi dans la lassitude et le vague de ton corps creux mélangé à ta tête embrouillée, tu t'éclaircis un peu, presque tu entrevois une lumière que tu pourrais appeler toi, et que tu aimerais un peu.
Antoine s'épaississait au fil des jours, il devenait l'enfant de ferme des calendriers, rempli et beau, la fourche à la main, mais pour la photo seulement, car il ne la maniait jamais, trop risqué disait la marâtre, et puis il n'aime ni les jeux ni les activités de garçon, il est craintif et poltron.
Antoine se vivait comme une fillette, il avait pourtant le sentiment vague et insistant d'une tromperie, d'une fausseté majeure de son être, d'un dévoiement de sa destinée. Mais quand vous n'avez pas encore dix ans, que les choses ont des noms qui ne sont pas les leurs et que vous ne possédez que quel-ques dizaines de mots, francs du collier, eux, mais inaptes à dire le dépôt de douleur, la cendre répandue sur le monde, vous restez à regarder fixement droit devant vous, à vous en crever les yeux, hébété d'attendre quelque chose que vous ne pouvez même pas envisager.
Attendre, c'est ce que faisait Antoine sans en rien savoir, à longueur d'heures et de journées qui duraient des siècles.
Attendre, ce fut d'abord cette douleur de la fixité du regard.
Antoine finit par se dire : C'est quelque chose comme… un regard malade, oui c'est ça ! une maladie du regard, à moins que ce ne soit ça, la souffrance du monde.
Des années après, la lecture d'un journal déchiré lui apprit que les grandes personnes, quand elles sont seules et qu'elles n'ont pas d'avenir, appellent cette douleur, cette pluie ininterrompue de cendres : l'attente.
Antoine grandissait, il ne voulait pas grandir. Il refusait que cette chose vide et flasque qu'il sentait l'environner puisse prendre du volume et l'exposer plus encore au regard concupiscent de la marâtre. Admettant finalement qu'il ne pouvait rien contre le corps qui pousse, et prenant appui sur ce que la lecture d'autres journaux lui avait livré de mots, il adopta plus encore le parti de l'immobilité contre ce qu'il appela : l'excroissance de la chair blanche.
Il ne s'asseyait plus, il restait un peu voûté déjà, les bras ballants, le regard rivé à la douleur de l'horizon.
Il ne parlait plus, les mots de la marâtre lui arrivaient comme un écho assourdi. Dans sa tête se murmuraient seulement quelques phrases brouillées.
Il se parlait parfois encore un peu, il se disait à mi-voix : C'est comme le brouhaha lointain de la parole des vivants, derrière le mur invisible et pourtant vrai tombé du ciel comme un couperet pour me détacher du monde.

Les années passèrent, contre l'excroissance de la chair blanche il finit par entrevoir un recours.
L'idée lui vint quand il put nommer l'effet de la chute du couperet, qui avait partagé le monde en deux demeures : celle de la maladie du regard, qu'il habitait, et celle des bruissements à jamais hors de sa portée, des paroles des vivants.
Alors il se détourna de cette vie que lui barrait le mur tombé du ciel pour ne plus s'adresser qu'à lui-même. Ses yeux errèrent encore sur le mur invisible qui l'enserrait. Puis refusant l'emprise de la maladie du regard, il alla vers les vrais murs.

Debout à quelques centimètres d'eux il les parcourait lentement du regard, déplaçant à peine ses pieds sur le sol.
Longtemps après, sa scrutation obstinée lui livra de petits compagnons : un minuscule grain de silice brillant, quelques rayures, une ou deux salissures.
Au fil des ans, ils se mirent à lui faire signe, ils ébauchèrent pour lui des lignes, il finit par y entr'apercevoir des figures géométriques, comme des champs que traverseraient des chemins.
Il les classa, il les compta, il les apprit par cœur. Il eut un choc, un petit éclair de joie chaque fois qu'un autre signe vint à lui, substituant un visage à un champ, comme au temps d'avant la marâtre quand, dans les plis du rideau de la fenêtre de sa chambre, il voyait apparaître, selon l'oblique de la lumière, des vallons, des sous-bois, des chemins entrecroisés où couraient des camarades de jeu, jusqu'à ce qu'un souffle de vent faisant glisser les ombres, lui rende, par la grâce d'une métamorphose, le visage de sa mère.
Il trouva la force d'affronter le mur. Naquirent alors des constellations. Il y devina d'abord des lignes parallèles, finit par y voir la jetée où le promenait sa mère, les soirs d'été.
D'autres lignes s'y superposèrent. Le Vieux alignait ses semis au cordeau, les allées de terre damée découpaient des figures géométriques. Il lui apprenait le calcul des surfaces, le tracé des sillons, la levée de la graine après son passage dans l'obscurité de la terre d'où les mains du Vieux avaient arraché une à une les pierres pour la libérer de son fardeau. Par centaines, il avait monté des murs, taillant les pierres pour qu'elles s'épousent et qu'aucune ne geigne dans les grands vents. On disait qu'il avait le secret des pierres, qu'il savait ausculter les murs. Il avait retourné la terre pendant près d'un siècle et s'il avait dû le faire, il aurait de ses mains raclé la pierre, il l'aurait usée comme les tourbillons des torrents rabotent le roc.

Antoine frotta les murs avec les mains du Vieux. De l'effritement de la pierre lui vinrent d'autres brillances, elles firent comme un peu de sable, il retrouva la pelle d'enfant que sa mère plaçait dans ses mains quand elle le déposait au pied des vagues.
Il s'en servit comme d'un chemin de fer, les va-et-vient de ses bords tranchants creusèrent des entailles parallèles. Il les approfondit, elles devinrent les glissières dans lesquelles le Vieux poussait les wagonnets de tôle aux roues métalliques qu'il arrachait autrefois à la terre détrempée par les orages.

Pendant ces années qui durèrent des siècles, il partagea avec ses compagnons de mur les embellies qui le visitaient quand, par le souvenir d'une page déchirée, lui revenait un mot neuf et vif comme le printemps, son épousaille, par la conjugaison des pouvoirs de la nomination et des sèves, éclairait le lieu désormais ouvert où tourne la roue de la grande nature.

Maurice Vargely, Saint-Martial, juillet 2006

Moscou a lu trop de cyberpunk

I
"Moscou a lu trop de cyberpunk."
La première fois que j’ai entendu cette phrase, c’était dans la bouche de Mika, mon colocataire. On vivait dans un deux-pièces, en banlieue de la capitale russe, et on regardait la neige noire qui tombait par la fenêtre.
Les murs avaient l’épaisseur du papier à cigarette et on entendait la radio qui grésillait chez les voisins. L’indus était revenu à la mode, cette année-là, et des allemands tatoués gueulaient leur mauvais anglais sur les ondes. J’avais des envies de meurtres. Ils étaient six ou sept à vivre dans l’appartement d’à côté. Les filles avaient plus de tissus dans les cheveux que sur le reste du corps et les gars se maquillaient tant qu’on aurait cru des filles. Mais certains semblaient n’appartenir à aucun des deux sexes : c’était la faute aux implants et aux prothèses, aux piercings et aux tatoos. Les stylistes prônaient le rose fluo, le vert flashy et le bleu électrique ; les quinze à trente-cinq ans les suivaient en battant des mains. Oui, on était en 2018 et Moscou avait lu trop de cyberpunk.
A côté de cette jeunesse criarde, j’avais l’air d’un vieillard aigri avec mes vingt-cinq ans bien rangés. Mes vêtements étaient sobres mais mes pensées ne l’étaient pas. La Poudre se dissolvait dans mon sang et détruisait les énergies inutiles, bang, bang.
De trois ans mon cadet, Mika était plus sensible à certains déraillements de la mode. Ses cheveux noirs, rasés aux tempes, explosaient en mèches hirsutes au sommet de son crâne. Grâce au maquillage persistant, il avait fait de son œil droit une reproduction perpétuelle de l’œil d’Horus. Cela donnait de la sévérité à son visage ; on avait du mal à soutenir son regard. Mais dans l’ensemble, Mika était moins tordu que la majorité des jeunes de son âge et on s’entendait plutôt bien pour deux hommes qui vivaient l’un sur l’autre. Nos activités étaient alors au nombre de trois : l’achat de Poudre, le regret d’un passé que nous n’avions pas connu, la critique acide et allègre de tous ceux qui tombaient à portée de regard.
J’avais rencontré Mika en octobre 2017 alors que je cherchais un colocataire. Il était d’origine française ou italienne peut-être. En 2015, il avait remporté plusieurs titres dans la pratique de l’escrime à haut niveau, mais ce sport était tombé en désuétude après l’essor du tue-do et du chess-boxing. En 2018, Mika sniffait ses derniers gains sous forme de rails de Poudre dans la pièce que nous appelions hardiment salon. La même année, je vivais d’un héritage qui fondait aussi sûrement que la neige noire sur le sol brûlant de Moscou. Il aurait sans doute fallu que je me décide à chercher un emploi si Mika ne m’avait pas entraîné chez Ismaël Rentag.

On m’a souvent demandé à quoi ressemblait Ismaël Rentag en 2018. Il n’était pas si différent d’aujourd’hui : c’était un polonais d’une quarantaine d’années, inélégant et antipathique. Sa taille de géant le prédisposait à régner sur Moscou et il me toisait du haut de ses deux mètres avec le dédain d’un tsar.
A cette époque où le gouvernement moscovite avait perdu pied depuis longtemps et se noyait sous l’œil amusé de la jeunesse, Ismaël Rentag gagnait en autorité, car Ismaël Rentag possédait la Poudre. La flicaille officielle s’inclinait devant les hommes de Rentag le Géant et son nom était synonyme de Dieu pour tous les camés de Moscou. Son crâne poli luisait si fort qu’on l’aurait cru pourvu d’une auréole.

Je me souviens très bien du jour où j’ai fait sa connaissance. Mika m’avait tiré du lit aux aurores, excité comme un môme à qui l’on a promis une rencontre avec Saint Nicolas. J’ai fini par comprendre qu’il avait reçu un coup de fil d’Ismaël Rentag et que le grand homme l’attendait chez lui, dans le centre de Moscou.
« Content pour toi. Je peux me rendormir maintenant ?
- Vania…
- Quoi ?
- Tu veux bien venir avec moi ? »
Il fallait voir ce petit dieu, dansant d’un pied sur l’autre, une main derrière la nuque, avec l’œil d’Horus qui vous suppliait. Ce petit dieu qui méprisait les hommes et qui craignait la confrontation avec Rentag le Géant. Et comme je l’aimais comme un frère, j’ai enfilé un pull, un manteau, et je l’ai suivi.

« Tu le connais bien, Rentag ? ai-je demandé sur le chemin.
- Pas trop. Il assistait à tous mes combats, par le passé. Je croyais qu’il m’avait oublié. »

Ismaël Rentag nous a reçu dans une bibliothèque aux murs couverts de vrais livres. Je m’attendais à ce qu’il nous offre un cigare mais il s’est contenté de nous désigner deux fauteuils tapissés de velours mauve. Son regard est passé à travers moi aussi sûrement que si j’avais fait partie du décor. Je n’étais pas invité et Rentag m’a bien fait comprendre que je n’étais qu’un parasite.
En sa présence, Mika avait retrouvé sa désinvolture et portait son indifférence comme un masque. Les yeux mi-clos, il observait Ismaël Rentag qui ouvrait un tiroir de son bureau. Il en a sorti une enveloppe et l’a posée sur le sous-main en cuir, un sourire de satisfaction sur les lèvres.
« C’est une lettre du gouvernement, a-t-il dit calmement en regardant Mika. Je viens d’être nommé à la tête de la police. »
Ça, c’était un coup d’éclat ! le dernier éclair de génie d’un gouvernement en chute libre ! l’ultime conspiration ! Moscou n’obéissait plus qu’à Rentag ? Alors il fallait légitimer le pouvoir de Rentag. C’était aussi simple que brillant.
« Je vous félicite, a répondu Mika. Mais en quoi cela me concerne-t-il ?
- J’ai dans l’idée de fonder une sorte… d’escouade. Une élite au sein de la police, en quelque sorte. Et j’aimerais que tu en prennes le commandement. Je fournirai la Poudre, bien entendu. »

Trois semaines plus tard, grâce aux efforts conjugués de Mikaël Arrach, le champion d’escrime, et d’Ismaël Rentag, le Géant de Moscou, l’escouade des Nettoyeurs voyait le jour. Au commencement, elle ne comprenait qu’une cinquantaine de brutes, recrutées parmi les hommes de main de Rentag. Mais son succès fut immédiat et quatre mois après sa création, les effectifs avaient quintuplé.
A l’époque, les officiels avaient proposé une dénomination scientifique et pompeuse pour l’escouade mais j’ai bien peur que plus personne ne s’en souvienne. Mika s’investissait beaucoup dans l’affaire ; ça lui donnait un but, je crois. Son enthousiasme était contagieux. J’ai fini par me prendre au jeu et je suis devenu son associé. Mika désignait toujours nos brutes par l’acronyme N.O.I.R.s : les Nettoyeurs Ordonnés d’Ismaël Rentag. Ce nom est resté.

Moscou lisait trop de cyberpunk et après un an et demi d’existence les N.O.I.R.s devenaient la seule police légitimée par le gouvernement.
En mai 2020, Ismaël Rentag revenait aux proscriptions. Le système avait déjà fait ses preuves dans la Rome Antique et Rentag le Géant possédait la sagesse des anciens. On placardait le visage des criminels dans toute la ville et quiconque permettait une arrestation recevait les biens du proscrit. On exécutait le mécréant sans procès, rapidement, efficacement. C’est ce qu’on appelle le « nettoyage », dans le jargon.
A la fin de la même année, les N.O.I.R.s remplaçaient l’intégralité du système judiciaire. Ils étaient à la fois inspecteurs, juges et bourreaux. Et à la vérité, Moscou n’avait jamais été si bien ordonnée.


II
Je venais d’achever un nettoyage particulièrement délicat dans un immeuble miteux de la banlieue moscovite. Les corps avaient déjà été emportés vers l’incinérateur et je grillais une cigarette dans l’appartement vide. Mika venait d’appeler. Il m’avait demandé de l’attendre et la distance de sa voix m’avait mis étrangement mal à l’aise. C’était en 2022 et Moscou cherchait le chaos, comme une fille qui cherche à retrouver son premier amant.
Les N.O.I.R.s étaient débordés et je n’avais pas croisé Mika depuis près de dix jours. Comme nos bureaux étaient contigus et qu’on vivait encore dans le même quartier, ça relevait carrément de la prouesse. J’en avais même fait la remarque à ma copine de l’époque, une grande fille bien faite qui portait le nom d’une star du porno.
« Toi et ton Mika, vous devriez vous marier… » avait-elle lâché avec une sécheresse inexplicable.
Mais il n’arrivait pas et, seul dans l’immeuble blanc, j’avais envie de rire. Il y avait comme un picotement douloureux au fond de ma gorge, un picotement qui tendait à s’éparpiller vers l’infini. Mon mégot finissait de se consumer entre mes doigts. Quand Mika est entré, je riais si fort que j’en avais les larmes aux yeux.
« Vania ? »
Mes nerfs ont repris le dessus. J’ai essuyé mon visage d’un revers de main et j’ai essayé d’avoir l’air naturel. L’œil d’Horus m’observait froidement sous des cascades noires de cheveux.
« Le nettoyage… la fatigue… ai-je croassé.
- Je vois. »
Il a sorti une cigarette d’un étui en métal et je lui ai lancé mon briquet. Pendant un moment, il s’est contenté d’arpenter la pièce, lâchant son ombre allongée sur les murs blancs et soufflant sa fumée comme un monstre antique. Mais son regard s’est transformé pour devenir fiévreux et craintif.
« Ecoute, m’a-t-il dit subitement, faut que je quitte Moscou. Je ne peux pas t’expliquer en détails, Vania : je n’en ai ni le temps, ni l’envie. Mais si je ne disparais pas au plus vite, Rentag va me faire la peau. »
Je devais apprendre, bien plus tard, qu’ils trempaient tous deux dans le trafic de clones qui défrayait la chronique. De petites irrégularités de part et d’autre avaient mis fin à leur collaboration et leur haine mutuelle était devenue viscérale. Mais je n’en savais rien et je ne suis pas du genre à poser les bonnes questions. Alors j’ai avalé ma salive, soutenu le regard de Mika et je me suis gratté la tête.
« Pourquoi tu me dis ça, à moi ?
- Je sais pas. »
Il a baissé le nez vers ses chaussures. On aurait dit qu’il attendait la chute d’un couperet.
« J’ai besoin d’argent pour quitter Moscou. Ils surveillent déjà mes comptes, Vania. Si j’utilise ma crédicard, ils me feront passer au nettoyage avant ce soir.
- Le nettoyage ? Rien que ça ? »
Mika se mordait les lèvres. J’ai attrapé mon portefeuille dans un soupir et je lui ai tendu ma propre carte de paiement. Il ne l’a pas prise. L’œil d’Horus paraissait morne et éteint tandis qu’il fixait le morceau de plastique vert.
« J’ai pas de tickets. Seulement la carte. Prends-la.
- Vania… S’ils m’arrêtent avec ta carte, tu… »
J’ai jeté un coup d’œil agacé à ma montre.
« Tu as quatre heures à partir de maintenant. Passé ce délai, je la déclare volée.
- Tu ne sais même pas pourquoi je fuis, a-t-il répondu. »
Il souriait. J’ai haussé les épaules et il a empoché la carte. J’ai longtemps regretté de n’avoir rien dit et de l’avoir laissé partir sans poser de questions. J’avais l’impression d’avoir raté nos adieux et je me suis senti très seul et très sale au moment où il rejoignait son taxi.

Le soir même, le nom de Mikaël Arrach s’ajoutait à la liste des proscrits. On n’en connaissait pas vraiment le mobile, mais Moscou se fichait pas mal des raisons. Moscou n’aimait pas les N.O.I.R.s : elle ne refusait pas le lynchage de celui qui les avait dirigés pendant plus de quatre ans. Je croyais dur comme fer à la perversion des foules et j’étais persuadé que ce n’était qu’une question de jours avant qu’on ne me ramène le cadavre de Mika. J’avais tort. Il s’écoula trois ans avant qu’on ne retrouve sa trace et il était alors bien vivant.


III
En 2025, j’avais une jolie plaque sur la porte de mon bureau.

« Yvan Serguéïovitch Vronski
Directeur des Relations Diplomatiques
Service des N.O.I.R.s »

Je ne faisais plus de nettoyage ou si peu que ça aurait été mentir de prétendre le contraire. J’envoyais les hommes sur le terrain, je consolais les veuves et je donnais des coups de pied quand il en fallait. On ne manquait pas de travail : Moscou n’était pas faite pour la tranquillité. Depuis plusieurs mois, la Poudre était venue à manquer et il était devenu impossible d’en trouver à l’extérieur de la capitale. Des hordes de drogués s’infiltraient dans nos murs et d’autres se pressaient sur les routes en meutes sauvages et bariolées.
Personnellement, je n’avais pas à souffrir de la pénurie. En 2025, j’étais un homme riche : j’avais accès à tous les systèmes de données de la boîte et une faille informatique m’avait permis de transférer certaines sommes sur mon compte bancaire. Je n’étais pas assez prétentieux pour croire que mes détournements passeraient inaperçus, mais le moment où je devais être découvert me semblait encore bien loin.

L’interphone a grésillé au moment où je quittais mon bureau. Ismaël Rentag demandait à me voir. Le frisson du coupable a grimpé dans mon dos, comme une petite araignée métallique ; mais il existait des dizaines de raisons susceptibles de motiver cette entrevue et je suis sorti avec mon flegme ordinaire. J’ai traversé les couloirs aseptisés. Après avoir salué deux N.O.I.R.s qui riaient très fort, j’ai frappé à la porte de Rentag.
« Entrez. »
Le géant fumait un cigare, bien installé dans son fauteuil en cuir. Son crâne luisait sous la lumière artificielle et des bouffées de fumée gonflaient sous le plafond.
« Vous vouliez me voir ?
- Prenez une chaise, Yvan Serguéïovitch. »
J’ai cherché une trace de reproche dans ses yeux mais je n’ai rien trouvé.
« J’ai entendu des rumeurs, a-t-il dit avec froideur.
- Ah ?
- Concernant vos prodiges informatiques, Yvan Serguéïovitch. »
Il tournait négligemment les feuilles plastifiées d’un classeur, sans me regarder, et je me sentais comme un handicapé qu’on envoie marcher sur une corde raide à cinq cent mètres au-dessus du sol.
« Le détournement de fonds est passible de nettoyage… mais vous ne l’ignorez pas, bien entendu. »
Je n’ai pas répondu. J’avais quelques secondes pour me mettre dans la peau d’un équilibriste et éviter le faux pas.
« Qu’est-ce que vous allez faire ? »
Ma voix était incroyablement calme et Rentag a relevé la tête. A en juger par la surprise dans son regard, ce n’était pas la réaction qu’il attendait. Quelque chose en lui a paru vaciller. Il s’est penché vers moi, clignant des paupières.
« Vous souvenez-vous de Mikaël Arrach ? »
Je n’avais pas entendu ce nom-là depuis des années. Ma gorge s’est asséchée. Je perdais mon équilibre fragile. Pour être aussi insolite, la question devait être piégée ; et elle l’était en vérité.
« Quel… rapport entre Mika et… mes dérives ?
- Mika… a singé Rentag d’un ton méprisant. »
Du bout du doigt, il a balayé un flocon de cendres qui n’avait pas échoué dans le cendrier.
« Il est revenu à Moscou… Ce petit drogué ne peut pas vivre sans sa Poudre, évidemment. Le saviez-vous, Yvan Serguéïovitch ?
- Non. »
Je ne mentais pas.
« Il a… malencontreusement échappé à nos services de nettoyage, a continué Rentag. Il est rusé… et il connaît nos méthodes.
- Il a inventé nos méthodes.
- Ce n’est pas le propos… Ecoutez-moi bien, Yvan Serguéïovitch. Je songeais sérieusement à vous envoyer vos copains du service de nettoyage, mais j’ai décidé de vous faire une fleur. Vous nettoyez Mikaël Arrach et je passe l’éponge. Et l’argent volé retournera dans mes caisses, cela va sans dire. »
Je me suis mordu les lèvres.
« Vous savez très bien que je ne nettoie plus et…
- Un mot de plus et c’est vous qu’on nettoie. »
Il a marqué une pause avant de reprendre.
« Arrach vous appréciait beaucoup. Vous étiez bons amis, il me semble. Vous n’aurez aucun mal à le retrouver, j’en suis certain. Vous le connaissez. Vous me le nettoierez mieux que quiconque. »
Je n’ai rien dit. En sortant, la première chose que j’ai faite a été de cracher par terre.

Deux jours plus tard, j’avais rendez-vous au Centre Rentag pour une série de prises de sang. On ne m’en avait pas donné les raisons mais le géant avait insisté. Je n’étais pas en position de refuser mais je savais déjà que ça ne me plairait pas. A mon arrivée au Centre, la neige tombait en écharpes sombres et folles ; j’étais trempé. En dépit de la tempête, Ismaël Rentag était déjà là.
« Vous êtes en retard, a-t-il dit. »
La rage raidissait ma colonne vertébrale. Ma salive avait un goût de neige et ce n’était pas fameux.
« Vous avez fait bloquer ma crédicard… Je n’ai pas eu assez de tickets pour prendre un taxi et il y avait un suicide dans le métro… J’ai fait aussi vite que possible, figurez-vous.
- Je n’allais pas vous laisser les moyens de quitter Moscou. »

Pendant près de trois heures, j’ai été le cobaye d’une équipe médicale. Les injections chimiques ont suivi les prélèvements sanguins et les analyses d’urine. Je ne disais rien et Ismaël Rentag examinait la procédure de son œil avisé.
« C’est encore une de vos expériences sur le clonage ?
- Qui voudrait vous cloner, Yvan Serguéïovitch ? Soyez sérieux. »
Les pas du géant ont claqué sur le carrelage jauni.
« Avez-vous jamais entendu parler d’implants vena-lethal ? »
J’ai secoué la tête en signe de dénégation.
« Et moi qui croyais que Moscou avait lu trop de cyberpunk… a-t-il répondu. »
Le ton était dépourvu d’humour et, dans la bouche d’Ismaël Rentag, la phrase prenait une nouvelle dimension. Il s’agissait d’une allusion directe aux paroles de Mikaël, j’en avais la certitude. Le Géant l’avait connu aussi bien que moi-même. Oui, ils avaient été amis avant de se perdre dans leur histoire de clonage. Et j’ai deviné la jubilation perverse de Rentag, la jouissance qui se dissimulait derrière les mots.
« Et c’est quoi, un implant vena-lethal ?
- Une petite capsule qu’on vous implante dans le bras. Rassurez-vous, avec notre matériel, les risques d’infection sont minimes. Si jamais vous disparaissez trop longtemps, nous activons l’ouverture de la capsule, et vous mourrez. A cause du poison, voyez-vous.
- Le quoi ? »
J’étais atterré.
« La capsule contient de la florotoxine, une invention de nos laboratoires. La florotoxine se libère et gagne votre sang… puis le poison paralyse les poumons.
- …
- Des questions, Yvan Serguéïovitch ? »
Je secouai la tête.

J’ai employé la nuit qui a suivi l’implant à me fracasser la tête contre tous les murs de mon appartement. Je ne tuerai pas Mika. C’était une évidence. Je ne tuerai pas Mika et Moscou avait lu trop de cyberpunk.


IV
Mikaël Arrach avait été aperçu dans le quartier des Industries. Les usines étaient désaffectées et les gamins s’y retrouvaient pour fabriquer leur musique et secouer leurs fausses chevelures. Je marchais au hasard des rues et des rencontres. Un soir, une fille m’échangeait une information contre une ligne de Poudre. Une autre fois, c’était un garçon qui apportait un nouvel indice. De nuit en nuit, de camé en camé, je recomposais un puzzle dont Mikaël était le héros. Après trois semaines, recoupant les informations et les souvenirs, je possédais la nouvelle adresse du champion d’escrime : il n’y avait plus aucune raison de différer nos retrouvailles. La résignation me rendait atrocement calme et ça amusait Rentag.
Mikaël vivait dans un immeuble en périphérie des Industries. A première vue, le bâtiment n’était pas différent de celui où nous avions vécu deux ans. Ce n’était pas du plus haut confort mais c’était relativement fonctionnel et le loyer était abordable. J’ai attendu le soir dans l’ombre d’une ruelle, la tête vide. Les passants étaient rares et ne me regardaient pas. La nuit venue, tout le quartier a été plongé dans le noir à cause des restrictions d’énergie.
J’ai défoncé la porte de l’immeuble à coups de pied. Le hall étroit empestait la moisissure. J’ai promené le rayon de ma lampe-torche sur le dallage sale et j’ai pris l’escalier jusqu’à l’étage où logeait Mikaël. Les murs rongés laissaient entrevoir leurs entrailles de fer ; le réseau de plomberie geignait comme un chœur de petites vieilles.
Lorsque je suis parvenu à l’extrémité du premier couloir, quelqu’un a appliqué un canon contre ma nuque. J’ai lâché ma lampe. Des rires ont retenti dans la rue, de l’autre côté du mur, et mon agresseur a serré sa main autour de mon bras. Mon cœur a changé de rythme pour s’accorder à la scène qui se jouait. L’homme m’a poussé dans un couloir, puis dans un autre et enfin, sans cesser de me tenir en joue, il a frappé deux coups contre une porte. Quelqu’un a répondu et nous sommes entrés.

Cinq bougies éclairaient la pièce. Elle n’était pas grande et les logeurs avaient occupé le moindre centimètre carré d’espace. Etendus sur le sol, quatre matelas disparaissaient sous les couvertures rapiécées et les coussins éventrés. Un réveil archaïque tictaquait sur une table de chevet parmi des restes de pizzas. Les chaises croulaient sous les vêtements et les journaux. La vaisselle qui n’avait pas trouvé sa place sur la cuisinière gisait à même le sol, entre les sachets de Poudre vides.
Deux hommes jouaient aux cartes, un troisième lisait dans un angle de la pièce. Je l’ai reconnu avant même qu’il ne lève la tête. Il avait les cheveux très courts et le visage creusé, mais ça restait Mika, et je me suis mordu les lèvres. Après un instant, l’œil d’Horus a croisé mon regard.
« Vania… ! »
Il s’est levé d’un bond, abandonnant son livre. Il possédait toujours et la grâce et la désinvolture d’un petit dieu.
« Tu le connais ? a demandé le type qui maintenait son flingue dans mon dos.
- Laisse-le, a répondu Mika, c’est Yvan Serguéïovitch… Je t’en ai déjà parlé. »
L’homme a baissé son arme mais je n’arrivais pas à me sentir mieux. Il y avait une boule énorme au fond de ma gorge et un cyclone dans le creux de mon estomac. Mika, prisonnier de son enthousiasme enfantin, ne remarquait rien. Il m’avait attrapé fraternellement par l’épaule, les yeux brillants, et me présentait ses amis.
« Tu vas être des nôtres, me dit-il. Je vais t’expliquer. Viens avec moi. »
Il m’a entraîné dans le couloir et je l’ai suivi, traînant les pieds, la main dans ma veste, prêt à saisir mon flingue. On était seuls dans l’obscurité. Il m’a dit qu’il dormait dans une autre chambre, qu’il était heureux que je sois là, qu’il était revenu pour renverser Rentag, qu’il avait des projets, des hommes. Je n’ai pas répondu et nous sommes arrivés devant sa porte. Mikaël jouait avec ses clefs.
« Je suppose que tu as reçu ma lettre ?
- Ta lettre, non.
- Il y a un problème, Vania ?
- Ce n’est pas pour discuter que je suis venu. »
Il a froncé les sourcils. Je crois bien qu’il s’inquiétait moins pour lui-même que pour moi. Il ne comprenait pas que Moscou avait besoin d’ordre et que l’ordre, c’était Ismaël Rentag. Il ne comprenait pas que trois ans s’étaient écoulés et que j’avais traversé un abysse. L’un de nous deux ne se trouvait pas du bon côté. J’ai sorti mon arme et j’ai levé le bras dans sa direction. Ses lèvres se sont entrouvertes. J’avais ôté la sécurité ; il n’y aurait pas d’acte manqué. Face à moi, dans la demi-pénombre, l’œil d’Horus était fixe.
« Yvan… ?
- Désolé. »
Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça : c’était vrai mais ce n’était pas à dire. J’ai tiré trois fois. Bang, bang, bang. Il est tombé. Je me suis acharné, jusqu’à vider mon chargeur. Bang, bang, bang. Il faut un héros pour détrôner les dieux ; c’est ainsi que commence l’ère des hommes. Oui, il fallait un héros et j’étais celui-là. Bang, bang, bang. Mikaël Arrach était nettoyé.


V
Je m’étais enfui par la fenêtre de l’appartement de Mika avant que ses sbires ne me tombent dessus. Quelques heures plus tard, après remise du rapport, les médecins du centre Rentag ont retiré l’implant vena-lethal. Comme d’habitude, le Géant était là. A la fin de l’opération, il a insisté pour me donner une liasse de tickets. Une prime, disait-il. Chacun de ses mots résonnaient comme un rire. J’avais envie de lui jeter mon poing en travers du visage, mais je me suis contenté de prendre l’argent et je suis parti.
« Bonne nuit, Yvan Serguéïovitch, a-t-il dit dans mon dos.
- Allez vous faire foutre. »
Je suis rentré chez moi en rasant les murs, la main crispée sur les tickets au fond de ma poche. Je me suis arrêté pour vomir avant de prendre le métro. Dans le wagon, j’avais l’impression que les voyageurs me regardaient tous. Il me semblait que les tickets, poisseux de ma sueur, l’étaient de sang et l’idée me donnait envie de rire.
Qu’est-ce qui me guettait ? La crise de nerf ? La folie ? Ce n’est que la fatigue, la fatigue, me disais-je. Tu vas appeler une fille et vous passerez la soirée ensemble. Le meilleur des whiskies t’attend dans ton salon, Vania. T’es en vie. Une fille et une bouteille, qu’est-ce que tu veux de plus ? Je ne savais pas ce que je voulais.
Quand je suis arrivé chez moi, j’ai pris des somnifères et je me suis couché. Les rêves glauques ont percé le bouclier des narcotiques. Le matin coulait par la fenêtre et j’ai titubé jusqu’à ma veste pour attraper mon arme. Peut-être que je dormais encore, peut-être pas. Je l’ai regardé longtemps sans penser à rien, pas même à ce que j’allais faire. Ma gorge était sèche et Rentag ricanait dans mon crâne, grand comme un titan, maquillé comme un clown.
Il ricanait toujours quand j’ai aperçu l’enveloppe sur le pas de la porte. Le papier n’était pas de bonne qualité et il piquait sous les doigts. La lettre était de Mikaël. Elle avait été écrite deux jours avant sa mort. Elle n’était pas très longue et je me souviens parfaitement des grandes lignes. Mikaël disait qu’il était revenu à Moscou et qu’il ne me donnait pas plus de précisions de peur de me mettre en danger. Il disait qu’il ne m’oubliait pas… et qu’il avait un service à me demander.
« Si je venais à être nettoyé en dépit de toutes mes précautions, j’aimerais que tu ailles à Kouybichev et que tu prennes soin d’un enfant. »
Il n’y avait qu’une adresse en dessous, et pas un mot de plus.

Kouybichev, de son ancien nom Samara, se situe à huit cent kilomètres de Moscou. J’ai pris le train. La curiosité battait si fort sous mes tempes que le fantôme joyeux de Rentag avait disparu. Le trajet durait six heures. Intrigué et méfiant, je ne parvenais pas à me concentrer sur la lecture des journaux. Dans le wagon, le chauffage marchait mal. Je me souviens d’une femme ronde qui claquait des dents en caressant son chapelet. Je me souviens d’une fillette qui sanglotait dans son sommeil. Je pensais à Mika. Un enfant… Son enfant ? Et pourquoi pas ?
Kouybichev était neuve, tout était neuf, de ce neuf gris et déjà sale qui semble voué à la destruction. Les indications de Mikaël m’ont mené dans une banlieue pavillonnaire. Au fond d’une allée, il y avait un jardin couvert de neige anthracite et une petite maison sans charme. C’était là. J’ai frappé. Une vieille toute ratatinée a ouvert la porte. Elle m’observait de ses yeux très bleus et son regard semblait si ancien et si dur que je ne parvenais pas à articuler un mot.
« Vous êtes ?
- Yvan… Yvan Serguéïovitch.
- Ah. Mikaël vous envoie chercher le petit ? »
J’ai hoché la tête.

A l’intérieur, la maison sentait la nourriture bon marché et le produit de nettoyage. J’ai suivi la vieille jusqu’à l’escalier. Elle rajustait ses châles de couleurs et elle me posait des questions auxquelles je ne savais pas répondre.
« Comment va-t-il, Mikaël ?
- Je… je suppose qu’il va bien. Mikaël… C’est… C’est votre fils ?
- Oh, non. Mon mari l’entraînait, dans le temps, pour ses combats d’escrime, vous savez. Mikaël est un vieil ami. »

Il y avait deux portes à l’étage. La vieille a ouvert celle de gauche et m’a invité à jeter un coup d’œil dans la chambre d’enfant.
« Il est sage, n’est-ce pas ? »
Un petit garçon était assis sur le lit et feuilletait un livre d’images. Il avait entre trois et quatre ans. Ses cheveux, un peu longs, tombaient dans son cou en virgules brunes. Il a levé les yeux vers nous, des yeux immenses, comme deux abysses ; et il a souri. Un sourire de petit dieu. Ça a fait bang, bang à l’intérieur de ma poitrine.
Mikaël n’avait jamais eu de fils, j’en étais sûr à présent. Il lui eût fallu une mère et l’enfant n’en avait pas le moindre trait. Et pourtant, j’avais devant moi ce garçon de quatre ans, déjà gracieux et désinvolte, un enfant dont j’avais tué le modèle et dont il me faudrait prendre soin.
J’ai fini par lui rendre son sourire. Il me semblait qu’un courant d’air s’était levé, c’était quelque chose d’ancien, comme un vieux fantôme qui passait à travers moi. Je me suis senti des ailes. Je ne savais pas jusqu’où elles me porteraient mais ce qui était sûr c’est qu’on irait loin, le gosse et moi ; loin des immeubles nettoyés, loin de la neige sale, loin de Moscou qui se prenait pour une héroïne de science-fiction.
Clélie Vian

Glasgow

Il pleut. Dans la rue, les chiens remuent la queue en aboyant, pour faire tomber la pluie en trombe. Alors je ferme ma boutique et je me jette entre les cordes. Comme d’habitude, j'en prends trois en pleine figure avant de me décider à entrer dans le petit café du coin de la rue. Les angles de l'Hexaèdre sont rigoureusement droits et les murs rigoureusement lisses. J’entends sur le toit l’eau qui rebondit. A l’intérieur de la pièce, des flocons de neige de la taille d’une main se promènent comme des petits fantômes, avant de s’écraser par terre. Il règne dans l’Hexaèdre un silence magnétique. Je m’assois, chpoque, sur une chaise et je commande un jus de PAMPLEMOUSSE. Le serveur arrive. Il me tend mon verre de jus de PAMPLEMOUSSE et remet le point sur le i de ma chaise. Puis il fait le tour des autres clients en remettant tous les points sur les i. J’observe. Le néon pendu au plafond enveloppe l’Hexaèdre d’une lumière inégale. Il fait Zouic tous les 30 mots. Un vieil homme assis dans un coin porte un enfant sur les genoux qui tète une cigarette. Les volutes s’envolent et se cognent au plafond. En face du vieil Zouic est assise une grosse bonne femme coiffée d’une choucroute. Les saucisses sont encore fumantes et un filet de graisse dégouline le long de son cou. Elle compte tous Zouic mots qu’elle prononce. Tapi dans l’ombre, je remarque un petit grincheux. Il a un pied au milieu du visage et il me fixe d’un air cynique. Zouic réfléchir je saisis mon verre et je m’étouffe avec mon jus de PAMPLEMOUSSE. Je le sens alors s’accrocher au fond de ma gorge avec ses petites mains. Je Zouic, je crache. Ça y est, il sort. Le jus de PAMPLEMOUSSE est là, debout sur ses petites mains et il court à travers la pièce. Le serveur se précipite Zouic moi pour remettre le point sur le i de pièce. Un alinéa et trois petites étoiles s’avancent et se placent, typographiquement, entre moi et le Zouic grincheux. Un alinéa et trois petites étoiles annoncent un changement de point de vue.
« Encore un de ces inquisiteurs… »
L'alinéa et les trois petites étoiles reviennent à moi. Le jus Zouic PAMPLEMOUSSE a fini sa course. Il a escaladé le bar et il est allé épouser les parois translucides de sa bouteille. Un homme rentre faisant s’ébranler la porte avec Zouic dos voûté. Il est pieds nus et porte une queue de pie. Brusquement il se jette sur le mur. Une jeune femme avec un bouquet de coucous piqué Zouic les cheveux accourt et arrose abondamment les pieds de l’homme. Celui-ci se met à pousser à vue d’œil. Ses ongles s’accrochent à la paroi. Il grimpe le Zouic du mur et se déploie. Alors, la pie s’envole et commence à faire son nid dans le feuillage de l’homme. Une petite fille assise dans un coin caresse Zouic chat empaillé. Un alinéa et trois petites étoiles surgissent du côté de la petite fille. « Il n’y a que toi et moi mon mignon minet que toi et moi Zouic moi que toi. » L'alinéa et les trois petites étoiles reviennent à moi. La jeune fille à l’arrosoir se penche vers moi et son bouquet m’adresse de timides coucous. Il agite Zouic petites mains rougissantes dans tous les sens. Je remarque tout juste qu’il s’est arrêté de neiger. Des oisillons à têtes humaines ont éclos de leur nid. Ils volent Zouic importe comment en se cognant aux murs. Il y en a partout. Ils crient très fort. La petite fille dans le coin a haussé le ton. Un alinéa et trois petites Zouic. « Moi moi que toi et moi toi que moi que toi toi et moi que moi et moi que toi. » Dans l’ombre le petit grincheux s’excite. Zouic alinéa et trois petites étoiles. « Ha ha ha ! » Un alinéa et trois petites étoiles. Les coucous s’emballent. Un alinéa et trois petites étoiles. « Coucou coucou coucou coucou coucou coucou Zouic! » Un alinéa et trois petites étoiles. « HA HA HA ! » Un alinéa et trois petites étoiles. L’homme devenu lierre continue de prendre de l’ampleur. Il envahit la pièce Zouic étrangle les murs de l’Hexaèdre qui agonisent bruyamment. Je me précipite vers la porte. Je l’ouvre. Elle me serre la main. Je sors vivement, claquant la porte, laissant le clac derrière moi, à l’intérieur de l’Hexaèdre. Point. Dans la rue, le serveur me court après pour remettre le point sur le i de point.
Delphine Descloux

Toto

Il était une fois, en pays de Languedoc, un petit bonhomme qui s’appelait Toto et qui n’était pas satisfait de sa vie.
Il passait ses journées à se creuser la tête pour savoir ce qu’il pouvait, et devait y corriger. Car il devait forcément y avoir quelque chose à corriger. Sinon, comment imaginer un tourment qui n’avait pas de cause !
Alors il décida de la chercher, cette cause, avec ardeur et sincérité. Il se jura de procéder méthodiquement, et il se tint à sa promesse.
D’abord il dut, pour être conséquent avec lui-même, se poser la question de savoir ce qu’est l’insatisfaction. Il consulta force dictionnaires, mais tous le laissèrent sur sa faim, car ils faisaient référence au désir du sujet insatisfait, et Toto, lui, n’était pas du genre à courir la Tototte, c’était son âme qui le préoccupait.
Il avait commencé à s’interroger quelque temps après avoir écouté les sermons du curé, et surtout pendant les cours de catéchisme où étaient commentées des images pieuses qui représentaient les âmes comme des auréoles blanchâtres surmontées de petites ailes pointues.
Certes, cela avait pour lui un peu de réalité, bien que tout à fait impalpable, mais la question de connaître la destination de ces étranges véhicules lui paraissait insondable, et leur lieu de réunion, proprement vertigineux.
Alors Toto, qui demeurait cependant conscient de ses limites, face à cette insondable vastitude, écrivit dans son journal à la date du 3 mars 1948, qu’il laissait ce jour, provisoirement du moins, cette vertigineuse question sous le tapis.
Mais il fallait bien trouver cette maudite cause !
Alors il entreprit de se donner l’outil fondamental qui serait le support de toute sa quête : une définition de l’insatisfaction qui ferait fi de toutes les encyclopédies, de tous les manuels de psychologie, de toute la philosophie languedocienne et qui le mettrait en rapport avec ce point où l’être et l’âme se rencontrent pour coïncider.
Il travailla pendant huit années consécutives, jour et nuit. À l’aube du deux mille neuf cent vingtième jour, le 3 mars 1956, il put contempler, posé sur la table, le fruit lustré de ses recherches, durant lesquelles il avait traversé des déserts, franchi des montagnes, descendu hagard et assoiffé vers des plaines fécondes, ouvert dans son esprit des portes et des portes, tantôt sur des aubes en collier, tantôt sur des accumulations de nuit.
Il ne se lassait pas de lire et de relire sa providentielle définition. Il tournait autour de sa table de travail, battait des mains, la déclamait en direction de chacun des quatre points cardinaux puis, épuisé, dormait une petite heure avant de retourner à son ravissement.
Quelques mois plus tard, quand l’homéostase revint dans son esprit, il entreprit la deuxième étape de sa quête.
Pour plus de commodité, il recopia avec application, sur une feuille de papier de la taille d’un journal, les mots de sa définition : L’insatisfaction, c’est de croire qu’une satisfaction soit possible qui nous satisferait à tout jamais.
Il l’encadra, la colla sur le mur de sa chambre qui regardait le levant, prit quelques pas de recul et la considéra. La lumière inonda son âme, il sourit aux anges un long moment, puis se tourna vers le mur opposé.
Alors le jour déclina d’un seul coup, la nuit succéda au crépuscule et les ténèbres à la nuit. Habitué des grands déserts, il comprit aussitôt que lui était ainsi signifié que la tâche qu’il s’était fixée n’avait connu que le premier degré de son accomplissement.
Alors, sur le mur opposé au levant, il entreprit, en commençant juste au-dessous du plafond pour se donner le plus de surface possible, de faire l’inventaire méticuleux et sincère de toutes ses fausses croyances.
L’immensité de la tâche l’accabla, mais un petit réconfort lui vint lorsqu’il s’aperçut que les fausses croyances n’étaient autre que des illusions. Écrits en vis-à-vis, Définition / Illusion, lui permettaient ce mouvement par lequel l’esprit se dépasse lui-même, soit ce qu’il savait être la navette dialectique, par laquelle, de la définition à l’illusion, et retour, devait peu à peu lui apparaître la cause de l’insatisfaction fondamentale qui avait motivé sa quête.

Toto navigua des mois, des années entre définition et illusion. Dès qu’il avait consigné l’une de ses illusions sur le mur opposé au couchant, il se retournait pour relire sa majuscule définition, ressourçant ainsi son ardeur au travail.
Mais les décennies passaient et la liste des illusions ne cessait de s’allonger. Elle avait rempli le parquet de la chambre, le plafond, les meubles, la salle de bains et même les toilettes jusqu’à l’abattant de la cuvette.
Le pauvre Toto devenait aussi blanc que le plâtre de ses murs. Ce n’était plus le temps béni où, une fois l’illusion consignée, il avait, en pivotant, immédiatement sous les yeux le joyau, le tabernacle qui décuplait sa foi.
Aujourd’hui, tellement son travail lui donnait le tournis, il devait, une fois achevée l’écriture d’une nouvelle illusion, chercher à tâtons, et même à quatre pattes, pendant des heures parfois, le lieu de la définition que ses yeux fatigués déchiffraient à peine.
Alors Toto, de guerre lasse, l’été venu, ouvrit portes et fenêtres.
Il se plaça à égale distance des deux murs, son regard parcourut la plaine vert amande.
Peu à peu, il sentit dans un trou où se logeait le cœur, il l’avait appris quand il était écolier, comme une petite mousse de chaleur.
Il mit ses bras en croix, ils s’allongèrent jusqu’à toucher les murs. Il ressentit un picotement dans la main qu’avec l’habitude il nommait celle de la définition, puis une brûlure. Il la retira.
Il regarda celle des illusions, elle restait collée au mur.
Il n’insista pas, ses yeux parcoururent encore la plaine vert amande. L’image de son père lui revint avec l’odeur des labours. Il se souvint de les avoir aimés.
Un petit vent se leva qui entra dans la chambre, sécha les encres malsaines que la chaleur du soleil évaporait. Le mur des illusions lâcha sa main. Toto ne pensa plus, n’écrivit plus, ne chercha plus. Il regardait droit devant lui, il avait sur le visage et dans les yeux quelques chose… comment dire, pas une satisfaction, le signe d’un contentement peut-être.

Maurice Vergely, Saint-Martial, août 2007

Le tout petit pays

Il était une fois un pays si petit qu’aucune carte ne pouvait le représenter. C’était une toute petite vallée enchassée entre deux grandes montagnes. Y chantonnait gaiement un tout petit ruisseau. Au bord du tout petit ruisseau se nichait une toute petite cabane. Dans la toute petite cabane vivait un jeune homme qui avait été déposé là quand il était encore un tout petit enfant. Il avait grandi dans la tendresse des bêtes et vivait de cueillette. Il était vigoureux cependant sous une apparence gracile et d’une beauté peu commune.
Il vint à se languir d’être toujours tout seul et décida de se mettre en route pour chercher une épouse, de l’autre côté des montagnes. Ses amis les oiseaux lui offrirent leurs plus belles plumes afin qu’il s’en fasse un habit chatoyant susceptible de charmer une belle, là-haut.
Il commença à gravir la montagne de l’Est où s’étendait le royaume du soleil levant. L’ascension était rude, il peina tout au long du jour. Parvenu au sommet, il était si harassé qu’il s’étendit sous un cèdre et s’endormit.
La fille du roi passait par là et, saisie par la délicatesse de son visage, elle en devint follement éprise. Elle demanda à ses serviteurs de conduire l’inconnu au palais dans la chambre réservée aux invités de marque puis elle convoqua le plus vaillant tailleur du royaume et les brodeuses les plus habiles de sa maison afin qu’ils confectionnent, l’espace d’une nuit, un pourpoint de velous brodé pour le jeune homme. Elle voulait le faire passer pour un prince aux yeux de ses parents. Elle était en effet fiancée, depuis sa plus tendre enfance, au fils du roi de la montagne du Ponant.
Quand le jeune homme s’éveilla, il s’étonna de se trouver dans une si vaste chambre avec des lambris dorés, des brocarts somptueux et des lustres de cristal où jouaient les premiers rayons du soleil. Il s’étonna plus encore de se voir revêtu d’un pourpoint précieux. Mais ce qui l’étonna davantage, c’est lorsqu’il vit penchée sur lui une enfant rieuse comme le petit ruisseau, avec des joues rouges comme des pommes et un regard tendre comme celui des bêtes qui avaient veillé sur son enfance. C’était donc elle, celle qu’il était venu chercher?
La princesse le prit par la main et l’invita à la suivre jusqu’aux appartements du roi son père et de la reine sa mère. Elle fit sa révérence : “Mes chers parents, leur dit-elle, voici mon fiancé, le Prince de la Montagne du Ponant, qui était impatient de me connaître. Je l’ai rencontré en chemin, pendant ma promenade.” En disant cela, elle ne pouvait s’empêcher de sourire d’un air espiègle. Le roi et la reine étaient un peu chagrinés par cette entorse au protocole mais ils étaient charmés par la grâce du jeune homme et ils mettaient sa singularité sur le compte de son éducation dans un royaume étranger. La rencontre était bon enfant et la princesse était aux anges.
Mais tout-à-coup, le son d’une trompette détruisit cette belle harmonie. C’était un cavalier qui venait du royaume du Ponant apportant un message :
“Sire, nos enfants sont maintenant en âge de se marier et nous viendrons demain vous rendre visite, afin d’organiser la fête des fiançailles.”
Les parents de la princesse entrèrent dans un grand courroux et crièrent à l’imposture. Ils firent jeter le malheureux jeune homme au cachot. La princesse, désespérée, s’enferma dans sa chambre et refusa le lendemain de voir le soit-disant vrai prince. Vexés, le roi et la reine de la montagne du Ponant s’en retournèrent avec leur rejeton après avoir rompu les fiançailles.
La princesse, inconsolable, refusait de quitter sa chambre et d’absorber la moindre nourriture. Elle avait une servante qu’elle aimait beaucoup et qui lui était très attachée. Elle détenait un lourd secret qui pesait sur sa conscience et, devant le chagrin de sa maîtresse, elle alla se jeter aux pieds du roi pour implorer son pardon. Sa soeur aînée était servante depuis fort longtemps au royaume du Ponant. Le même jour que la reine, elle mit au monde un garçon. Son mari, un homme grossier et envieux, qui la tenait sous sa coupe, eut l’idée d’échanger les nourrissons afin que leur fils devienne roi un jour. La pauvre femme s’exécuta mais elle était en proie à un vif chagrin et s’était confiée à sa soeur. Quant au prince légitime, le méchant homme préféra s’en débarrasser en l’abandonnant dans la toute petite cabane, au fond de la toute petite vallée, dans le tout petit pays, si petit qu’aucune carte ne pouvait le représenter.
Le roi fut plein de clémence et pardonna à la servante. Il délivra le vrai prince et lui offrit la main de sa fille et son royaume. La main de sa fille, le jeune homme accepta mais le royaume refusa. A tous les royaumes du monde, il préférait son tout petit pays, si petit qu’aucune carte ne pouvait le représenter, et la rieuse princesse, qui tendrement l’aimait, fut bien aise de l’y suivre.
Catherine Selosse, Saint-Martial, août 2007