Je portais mes yeux vers le ciel, je les y maintenais longtemps, je m'imprégnais de l'espace en tournant lentement trois fois sur moi-même. Je laissais croître mon être jusqu'au moment où sa vastitude, au bord de se confondre avec le ciel, agitait dans mon ventre une boule de peur.
Rompant le sortilège, j'avançais résolument mon meilleur pied. Une turbulence d'air frais accompagnait jusque sur mes cuisses la cadence soutenue de mes pas. Le froid durcissait la terre des chemins, les fers de mes talons tintaient sur les pierres que l'aube blanchissait. Les cloches des villages sonnaient au loin, je croisais des ânes et des chevaux, il m'arrivait d'entendre, vers le plateau crayeux, quelques coqs retardataires saluer mes pas. Mon viatique à l'épaule, un brin d'herbe au coin des lèvres, je regardais à l'horizon la grande plaine se défaire du voile cotonneux que la lente montée du jour éparpillait avec des gestes engourdis.
Mon chemin grimpait sans relâche avant de basculer à dix heures. Ce moment où le cuir de mes chaussures luisant de la sève des herbes entrait librement dans l'azur par centaines de fois me payait de ma peine dans la rocaille tortueuse. Le grand ovale vert amande fêtait mon apparition en jetant à ma rencontre les effluves des herbes mouillées de rosée avant que ne m'arrive la senteur forte de la terre, si féconde qu'elle en était presque noire, si parfumée et si frémissante du peuple de ses minuscules habitants, que les vieux, autrefois, quand le soc de la charrue l'ouvrait à leurs pieds ne pouvaient s'empêcher de la saisir à pleines mains, avant de la porter à leur bouche.
J'allais ma vie de petit bonhomme, plein du suc de la grande nature, tantôt tel itinéraire, tantôt tel autre, au gré de ma fantasque liberté. Je marchais à même le ciel. Parvenu au faîte des montagnes, j'enserrais le ventre tiède de la plaine. J'en vins à décider de mon itinéraire au fil de mon chemin. J'étais si sûr de moi, que pour plus de liberté encore, je m'en remis au sort. Je fis provision de monnaie, et à chaque bifurcation, à chaque appel simultané de deux senteurs, je lançais une pièce au ciel. Ce n'était pas le jeu commun du pile ou face qui m'intéressait, mais le brin d'herbe, la graine, le petit caillou que me désignait en tombant le cercle de métal.
Au début j'ai raisonné logiquement, quand l'herbe m'était désignée, je coupais à travers champs, quand il s'agissait d'un caillou, je me dirigeais vers le chemin empierré.
J'ai joué à m'en étourdir, des mois, des années, j'ai fait mille fois le va-et-vient entre le ciel et la terre, grâce à mon petit messager de métal. Mille fois mon corps a fait la navette de la vastitude de l'un à celle de l'autre. Ethéré quand je levais les yeux, il prenait la densité de la terre quand je les baissais. J'empruntais tantôt les sentiers, tantôt les chemins, tantôt mon ventre recevait les sucs de la grande nature avant de répandre sa semence, tantôt dans un temps devenu lent qu'étiraient encore mes gestes amples, la mémoire des miens me survolait, petit bonhomme regardant fixement la terre, là où le messager de métal avait pour lui posé le doigt.
C'est ainsi qu'entre ciel et terre je reçus un choc semblable à ce que les vieux autrefois appelaient un transport : un caillot de mémoire me monta au cerveau, je m'entendais à mi-voix prononcer cette phrase : Souviens-toi du temps où tu t'appelais Antoine, valet de ferme confié à une maîtresse grasse et perverse.
Antoine, elle le remplissait à qui mieux mieux dans l'idée d'en faire - elle le proclamait à la ronde - un de ces enfants de ferme des calendriers postaux, gras et poupins.
Ils sont sages, assurait-elle, et flous comme les vêtements amples des femmes enceintes. A les remplir et les remplir encore ils deviennent gras et vagues, puis leur allure prend quelque chose d'une sainteté résignée, peu à peu ils se ferment au désir des choses du sexe, alors ils deviennent beaux.
Elle lui répétait tous les jours qu'il affichait une santé de poupon repu, que rien ne lui manquait ni ne lui manquerait jamais, qu'il avait sous la main le pain et le couteau, et qu'il pouvait se contenter de vivre sa vie de coq en pâte.
Antoine las et vague regardait autour de lui, les paroles et les choses étaient noyées dans une sorte de brouillard, il a d'abord dit un voile, il devait avoir huit ou neuf ans.
Devant les yeux d'Antoine, il n'y avait que des images de choses qui ne restaient jamais dans sa tête pour qu'il puisse, le soir, les regarder une à une avant de s'endormir, comme le font les autres enfants devant leurs livres d'images.
La tête d'Antoine était vide avec dedans quelque chose comme… il a d'abord dit un voile, puisqu'il avait le mot, mais ce mot ne convenait pas. Alors, parce qu'il n'avait qu'eux pour amis, Antoine en a cherché un autre, il a cherché ce moment où, quand tu trouves le mot pour dire une chose qui ne t'appartient pas, cette chose elle devient pour un petit momment comme ton jouet, et toi dans la lassitude et le vague de ton corps creux mélangé à ta tête embrouillée, tu t'éclaircis un peu, presque tu entrevois une lumière que tu pourrais appeler toi, et que tu aimerais un peu.
Antoine s'épaississait au fil des jours, il devenait l'enfant de ferme des calendriers, rempli et beau, la fourche à la main, mais pour la photo seulement, car il ne la maniait jamais, trop risqué disait la marâtre, et puis il n'aime ni les jeux ni les activités de garçon, il est craintif et poltron.
Antoine se vivait comme une fillette, il avait pourtant le sentiment vague et insistant d'une tromperie, d'une fausseté majeure de son être, d'un dévoiement de sa destinée. Mais quand vous n'avez pas encore dix ans, que les choses ont des noms qui ne sont pas les leurs et que vous ne possédez que quel-ques dizaines de mots, francs du collier, eux, mais inaptes à dire le dépôt de douleur, la cendre répandue sur le monde, vous restez à regarder fixement droit devant vous, à vous en crever les yeux, hébété d'attendre quelque chose que vous ne pouvez même pas envisager.
Attendre, c'est ce que faisait Antoine sans en rien savoir, à longueur d'heures et de journées qui duraient des siècles.
Attendre, ce fut d'abord cette douleur de la fixité du regard.
Antoine finit par se dire : C'est quelque chose comme… un regard malade, oui c'est ça ! une maladie du regard, à moins que ce ne soit ça, la souffrance du monde.
Des années après, la lecture d'un journal déchiré lui apprit que les grandes personnes, quand elles sont seules et qu'elles n'ont pas d'avenir, appellent cette douleur, cette pluie ininterrompue de cendres : l'attente.
Antoine grandissait, il ne voulait pas grandir. Il refusait que cette chose vide et flasque qu'il sentait l'environner puisse prendre du volume et l'exposer plus encore au regard concupiscent de la marâtre. Admettant finalement qu'il ne pouvait rien contre le corps qui pousse, et prenant appui sur ce que la lecture d'autres journaux lui avait livré de mots, il adopta plus encore le parti de l'immobilité contre ce qu'il appela : l'excroissance de la chair blanche.
Il ne s'asseyait plus, il restait un peu voûté déjà, les bras ballants, le regard rivé à la douleur de l'horizon.
Il ne parlait plus, les mots de la marâtre lui arrivaient comme un écho assourdi. Dans sa tête se murmuraient seulement quelques phrases brouillées.
Il se parlait parfois encore un peu, il se disait à mi-voix : C'est comme le brouhaha lointain de la parole des vivants, derrière le mur invisible et pourtant vrai tombé du ciel comme un couperet pour me détacher du monde.
Les années passèrent, contre l'excroissance de la chair blanche il finit par entrevoir un recours.
L'idée lui vint quand il put nommer l'effet de la chute du couperet, qui avait partagé le monde en deux demeures : celle de la maladie du regard, qu'il habitait, et celle des bruissements à jamais hors de sa portée, des paroles des vivants.
Alors il se détourna de cette vie que lui barrait le mur tombé du ciel pour ne plus s'adresser qu'à lui-même. Ses yeux errèrent encore sur le mur invisible qui l'enserrait. Puis refusant l'emprise de la maladie du regard, il alla vers les vrais murs.
Debout à quelques centimètres d'eux il les parcourait lentement du regard, déplaçant à peine ses pieds sur le sol.
Longtemps après, sa scrutation obstinée lui livra de petits compagnons : un minuscule grain de silice brillant, quelques rayures, une ou deux salissures.
Au fil des ans, ils se mirent à lui faire signe, ils ébauchèrent pour lui des lignes, il finit par y entr'apercevoir des figures géométriques, comme des champs que traverseraient des chemins.
Il les classa, il les compta, il les apprit par cœur. Il eut un choc, un petit éclair de joie chaque fois qu'un autre signe vint à lui, substituant un visage à un champ, comme au temps d'avant la marâtre quand, dans les plis du rideau de la fenêtre de sa chambre, il voyait apparaître, selon l'oblique de la lumière, des vallons, des sous-bois, des chemins entrecroisés où couraient des camarades de jeu, jusqu'à ce qu'un souffle de vent faisant glisser les ombres, lui rende, par la grâce d'une métamorphose, le visage de sa mère.
Il trouva la force d'affronter le mur. Naquirent alors des constellations. Il y devina d'abord des lignes parallèles, finit par y voir la jetée où le promenait sa mère, les soirs d'été.
D'autres lignes s'y superposèrent. Le Vieux alignait ses semis au cordeau, les allées de terre damée découpaient des figures géométriques. Il lui apprenait le calcul des surfaces, le tracé des sillons, la levée de la graine après son passage dans l'obscurité de la terre d'où les mains du Vieux avaient arraché une à une les pierres pour la libérer de son fardeau. Par centaines, il avait monté des murs, taillant les pierres pour qu'elles s'épousent et qu'aucune ne geigne dans les grands vents. On disait qu'il avait le secret des pierres, qu'il savait ausculter les murs. Il avait retourné la terre pendant près d'un siècle et s'il avait dû le faire, il aurait de ses mains raclé la pierre, il l'aurait usée comme les tourbillons des torrents rabotent le roc.
Antoine frotta les murs avec les mains du Vieux. De l'effritement de la pierre lui vinrent d'autres brillances, elles firent comme un peu de sable, il retrouva la pelle d'enfant que sa mère plaçait dans ses mains quand elle le déposait au pied des vagues.
Il s'en servit comme d'un chemin de fer, les va-et-vient de ses bords tranchants creusèrent des entailles parallèles. Il les approfondit, elles devinrent les glissières dans lesquelles le Vieux poussait les wagonnets de tôle aux roues métalliques qu'il arrachait autrefois à la terre détrempée par les orages.
Pendant ces années qui durèrent des siècles, il partagea avec ses compagnons de mur les embellies qui le visitaient quand, par le souvenir d'une page déchirée, lui revenait un mot neuf et vif comme le printemps, son épousaille, par la conjugaison des pouvoirs de la nomination et des sèves, éclairait le lieu désormais ouvert où tourne la roue de la grande nature.
Maurice Vargely, Saint-Martial, juillet 2006
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