mardi 1 janvier 2008

Toto

Il était une fois, en pays de Languedoc, un petit bonhomme qui s’appelait Toto et qui n’était pas satisfait de sa vie.
Il passait ses journées à se creuser la tête pour savoir ce qu’il pouvait, et devait y corriger. Car il devait forcément y avoir quelque chose à corriger. Sinon, comment imaginer un tourment qui n’avait pas de cause !
Alors il décida de la chercher, cette cause, avec ardeur et sincérité. Il se jura de procéder méthodiquement, et il se tint à sa promesse.
D’abord il dut, pour être conséquent avec lui-même, se poser la question de savoir ce qu’est l’insatisfaction. Il consulta force dictionnaires, mais tous le laissèrent sur sa faim, car ils faisaient référence au désir du sujet insatisfait, et Toto, lui, n’était pas du genre à courir la Tototte, c’était son âme qui le préoccupait.
Il avait commencé à s’interroger quelque temps après avoir écouté les sermons du curé, et surtout pendant les cours de catéchisme où étaient commentées des images pieuses qui représentaient les âmes comme des auréoles blanchâtres surmontées de petites ailes pointues.
Certes, cela avait pour lui un peu de réalité, bien que tout à fait impalpable, mais la question de connaître la destination de ces étranges véhicules lui paraissait insondable, et leur lieu de réunion, proprement vertigineux.
Alors Toto, qui demeurait cependant conscient de ses limites, face à cette insondable vastitude, écrivit dans son journal à la date du 3 mars 1948, qu’il laissait ce jour, provisoirement du moins, cette vertigineuse question sous le tapis.
Mais il fallait bien trouver cette maudite cause !
Alors il entreprit de se donner l’outil fondamental qui serait le support de toute sa quête : une définition de l’insatisfaction qui ferait fi de toutes les encyclopédies, de tous les manuels de psychologie, de toute la philosophie languedocienne et qui le mettrait en rapport avec ce point où l’être et l’âme se rencontrent pour coïncider.
Il travailla pendant huit années consécutives, jour et nuit. À l’aube du deux mille neuf cent vingtième jour, le 3 mars 1956, il put contempler, posé sur la table, le fruit lustré de ses recherches, durant lesquelles il avait traversé des déserts, franchi des montagnes, descendu hagard et assoiffé vers des plaines fécondes, ouvert dans son esprit des portes et des portes, tantôt sur des aubes en collier, tantôt sur des accumulations de nuit.
Il ne se lassait pas de lire et de relire sa providentielle définition. Il tournait autour de sa table de travail, battait des mains, la déclamait en direction de chacun des quatre points cardinaux puis, épuisé, dormait une petite heure avant de retourner à son ravissement.
Quelques mois plus tard, quand l’homéostase revint dans son esprit, il entreprit la deuxième étape de sa quête.
Pour plus de commodité, il recopia avec application, sur une feuille de papier de la taille d’un journal, les mots de sa définition : L’insatisfaction, c’est de croire qu’une satisfaction soit possible qui nous satisferait à tout jamais.
Il l’encadra, la colla sur le mur de sa chambre qui regardait le levant, prit quelques pas de recul et la considéra. La lumière inonda son âme, il sourit aux anges un long moment, puis se tourna vers le mur opposé.
Alors le jour déclina d’un seul coup, la nuit succéda au crépuscule et les ténèbres à la nuit. Habitué des grands déserts, il comprit aussitôt que lui était ainsi signifié que la tâche qu’il s’était fixée n’avait connu que le premier degré de son accomplissement.
Alors, sur le mur opposé au levant, il entreprit, en commençant juste au-dessous du plafond pour se donner le plus de surface possible, de faire l’inventaire méticuleux et sincère de toutes ses fausses croyances.
L’immensité de la tâche l’accabla, mais un petit réconfort lui vint lorsqu’il s’aperçut que les fausses croyances n’étaient autre que des illusions. Écrits en vis-à-vis, Définition / Illusion, lui permettaient ce mouvement par lequel l’esprit se dépasse lui-même, soit ce qu’il savait être la navette dialectique, par laquelle, de la définition à l’illusion, et retour, devait peu à peu lui apparaître la cause de l’insatisfaction fondamentale qui avait motivé sa quête.

Toto navigua des mois, des années entre définition et illusion. Dès qu’il avait consigné l’une de ses illusions sur le mur opposé au couchant, il se retournait pour relire sa majuscule définition, ressourçant ainsi son ardeur au travail.
Mais les décennies passaient et la liste des illusions ne cessait de s’allonger. Elle avait rempli le parquet de la chambre, le plafond, les meubles, la salle de bains et même les toilettes jusqu’à l’abattant de la cuvette.
Le pauvre Toto devenait aussi blanc que le plâtre de ses murs. Ce n’était plus le temps béni où, une fois l’illusion consignée, il avait, en pivotant, immédiatement sous les yeux le joyau, le tabernacle qui décuplait sa foi.
Aujourd’hui, tellement son travail lui donnait le tournis, il devait, une fois achevée l’écriture d’une nouvelle illusion, chercher à tâtons, et même à quatre pattes, pendant des heures parfois, le lieu de la définition que ses yeux fatigués déchiffraient à peine.
Alors Toto, de guerre lasse, l’été venu, ouvrit portes et fenêtres.
Il se plaça à égale distance des deux murs, son regard parcourut la plaine vert amande.
Peu à peu, il sentit dans un trou où se logeait le cœur, il l’avait appris quand il était écolier, comme une petite mousse de chaleur.
Il mit ses bras en croix, ils s’allongèrent jusqu’à toucher les murs. Il ressentit un picotement dans la main qu’avec l’habitude il nommait celle de la définition, puis une brûlure. Il la retira.
Il regarda celle des illusions, elle restait collée au mur.
Il n’insista pas, ses yeux parcoururent encore la plaine vert amande. L’image de son père lui revint avec l’odeur des labours. Il se souvint de les avoir aimés.
Un petit vent se leva qui entra dans la chambre, sécha les encres malsaines que la chaleur du soleil évaporait. Le mur des illusions lâcha sa main. Toto ne pensa plus, n’écrivit plus, ne chercha plus. Il regardait droit devant lui, il avait sur le visage et dans les yeux quelques chose… comment dire, pas une satisfaction, le signe d’un contentement peut-être.

Maurice Vergely, Saint-Martial, août 2007

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