"Moscou a lu trop de cyberpunk."
La première fois que j’ai entendu cette phrase, c’était dans la bouche de Mika, mon colocataire. On vivait dans un deux-pièces, en banlieue de la capitale russe, et on regardait la neige noire qui tombait par la fenêtre.
Les murs avaient l’épaisseur du papier à cigarette et on entendait la radio qui grésillait chez les voisins. L’indus était revenu à la mode, cette année-là, et des allemands tatoués gueulaient leur mauvais anglais sur les ondes. J’avais des envies de meurtres. Ils étaient six ou sept à vivre dans l’appartement d’à côté. Les filles avaient plus de tissus dans les cheveux que sur le reste du corps et les gars se maquillaient tant qu’on aurait cru des filles. Mais certains semblaient n’appartenir à aucun des deux sexes : c’était la faute aux implants et aux prothèses, aux piercings et aux tatoos. Les stylistes prônaient le rose fluo, le vert flashy et le bleu électrique ; les quinze à trente-cinq ans les suivaient en battant des mains. Oui, on était en 2018 et Moscou avait lu trop de cyberpunk.
A côté de cette jeunesse criarde, j’avais l’air d’un vieillard aigri avec mes vingt-cinq ans bien rangés. Mes vêtements étaient sobres mais mes pensées ne l’étaient pas. La Poudre se dissolvait dans mon sang et détruisait les énergies inutiles, bang, bang.
De trois ans mon cadet, Mika était plus sensible à certains déraillements de la mode. Ses cheveux noirs, rasés aux tempes, explosaient en mèches hirsutes au sommet de son crâne. Grâce au maquillage persistant, il avait fait de son œil droit une reproduction perpétuelle de l’œil d’Horus. Cela donnait de la sévérité à son visage ; on avait du mal à soutenir son regard. Mais dans l’ensemble, Mika était moins tordu que la majorité des jeunes de son âge et on s’entendait plutôt bien pour deux hommes qui vivaient l’un sur l’autre. Nos activités étaient alors au nombre de trois : l’achat de Poudre, le regret d’un passé que nous n’avions pas connu, la critique acide et allègre de tous ceux qui tombaient à portée de regard.
J’avais rencontré Mika en octobre 2017 alors que je cherchais un colocataire. Il était d’origine française ou italienne peut-être. En 2015, il avait remporté plusieurs titres dans la pratique de l’escrime à haut niveau, mais ce sport était tombé en désuétude après l’essor du tue-do et du chess-boxing. En 2018, Mika sniffait ses derniers gains sous forme de rails de Poudre dans la pièce que nous appelions hardiment salon. La même année, je vivais d’un héritage qui fondait aussi sûrement que la neige noire sur le sol brûlant de Moscou. Il aurait sans doute fallu que je me décide à chercher un emploi si Mika ne m’avait pas entraîné chez Ismaël Rentag.
On m’a souvent demandé à quoi ressemblait Ismaël Rentag en 2018. Il n’était pas si différent d’aujourd’hui : c’était un polonais d’une quarantaine d’années, inélégant et antipathique. Sa taille de géant le prédisposait à régner sur Moscou et il me toisait du haut de ses deux mètres avec le dédain d’un tsar.
A cette époque où le gouvernement moscovite avait perdu pied depuis longtemps et se noyait sous l’œil amusé de la jeunesse, Ismaël Rentag gagnait en autorité, car Ismaël Rentag possédait la Poudre. La flicaille officielle s’inclinait devant les hommes de Rentag le Géant et son nom était synonyme de Dieu pour tous les camés de Moscou. Son crâne poli luisait si fort qu’on l’aurait cru pourvu d’une auréole.
Je me souviens très bien du jour où j’ai fait sa connaissance. Mika m’avait tiré du lit aux aurores, excité comme un môme à qui l’on a promis une rencontre avec Saint Nicolas. J’ai fini par comprendre qu’il avait reçu un coup de fil d’Ismaël Rentag et que le grand homme l’attendait chez lui, dans le centre de Moscou.
« Content pour toi. Je peux me rendormir maintenant ?
- Vania…
- Quoi ?
- Tu veux bien venir avec moi ? »
Il fallait voir ce petit dieu, dansant d’un pied sur l’autre, une main derrière la nuque, avec l’œil d’Horus qui vous suppliait. Ce petit dieu qui méprisait les hommes et qui craignait la confrontation avec Rentag le Géant. Et comme je l’aimais comme un frère, j’ai enfilé un pull, un manteau, et je l’ai suivi.
« Tu le connais bien, Rentag ? ai-je demandé sur le chemin.
- Pas trop. Il assistait à tous mes combats, par le passé. Je croyais qu’il m’avait oublié. »
Ismaël Rentag nous a reçu dans une bibliothèque aux murs couverts de vrais livres. Je m’attendais à ce qu’il nous offre un cigare mais il s’est contenté de nous désigner deux fauteuils tapissés de velours mauve. Son regard est passé à travers moi aussi sûrement que si j’avais fait partie du décor. Je n’étais pas invité et Rentag m’a bien fait comprendre que je n’étais qu’un parasite.
En sa présence, Mika avait retrouvé sa désinvolture et portait son indifférence comme un masque. Les yeux mi-clos, il observait Ismaël Rentag qui ouvrait un tiroir de son bureau. Il en a sorti une enveloppe et l’a posée sur le sous-main en cuir, un sourire de satisfaction sur les lèvres.
« C’est une lettre du gouvernement, a-t-il dit calmement en regardant Mika. Je viens d’être nommé à la tête de la police. »
Ça, c’était un coup d’éclat ! le dernier éclair de génie d’un gouvernement en chute libre ! l’ultime conspiration ! Moscou n’obéissait plus qu’à Rentag ? Alors il fallait légitimer le pouvoir de Rentag. C’était aussi simple que brillant.
« Je vous félicite, a répondu Mika. Mais en quoi cela me concerne-t-il ?
- J’ai dans l’idée de fonder une sorte… d’escouade. Une élite au sein de la police, en quelque sorte. Et j’aimerais que tu en prennes le commandement. Je fournirai la Poudre, bien entendu. »
Trois semaines plus tard, grâce aux efforts conjugués de Mikaël Arrach, le champion d’escrime, et d’Ismaël Rentag, le Géant de Moscou, l’escouade des Nettoyeurs voyait le jour. Au commencement, elle ne comprenait qu’une cinquantaine de brutes, recrutées parmi les hommes de main de Rentag. Mais son succès fut immédiat et quatre mois après sa création, les effectifs avaient quintuplé.
A l’époque, les officiels avaient proposé une dénomination scientifique et pompeuse pour l’escouade mais j’ai bien peur que plus personne ne s’en souvienne. Mika s’investissait beaucoup dans l’affaire ; ça lui donnait un but, je crois. Son enthousiasme était contagieux. J’ai fini par me prendre au jeu et je suis devenu son associé. Mika désignait toujours nos brutes par l’acronyme N.O.I.R.s : les Nettoyeurs Ordonnés d’Ismaël Rentag. Ce nom est resté.
Moscou lisait trop de cyberpunk et après un an et demi d’existence les N.O.I.R.s devenaient la seule police légitimée par le gouvernement.
En mai 2020, Ismaël Rentag revenait aux proscriptions. Le système avait déjà fait ses preuves dans la Rome Antique et Rentag le Géant possédait la sagesse des anciens. On placardait le visage des criminels dans toute la ville et quiconque permettait une arrestation recevait les biens du proscrit. On exécutait le mécréant sans procès, rapidement, efficacement. C’est ce qu’on appelle le « nettoyage », dans le jargon.
A la fin de la même année, les N.O.I.R.s remplaçaient l’intégralité du système judiciaire. Ils étaient à la fois inspecteurs, juges et bourreaux. Et à la vérité, Moscou n’avait jamais été si bien ordonnée.
II
Je venais d’achever un nettoyage particulièrement délicat dans un immeuble miteux de la banlieue moscovite. Les corps avaient déjà été emportés vers l’incinérateur et je grillais une cigarette dans l’appartement vide. Mika venait d’appeler. Il m’avait demandé de l’attendre et la distance de sa voix m’avait mis étrangement mal à l’aise. C’était en 2022 et Moscou cherchait le chaos, comme une fille qui cherche à retrouver son premier amant.
Les N.O.I.R.s étaient débordés et je n’avais pas croisé Mika depuis près de dix jours. Comme nos bureaux étaient contigus et qu’on vivait encore dans le même quartier, ça relevait carrément de la prouesse. J’en avais même fait la remarque à ma copine de l’époque, une grande fille bien faite qui portait le nom d’une star du porno.
« Toi et ton Mika, vous devriez vous marier… » avait-elle lâché avec une sécheresse inexplicable.
Mais il n’arrivait pas et, seul dans l’immeuble blanc, j’avais envie de rire. Il y avait comme un picotement douloureux au fond de ma gorge, un picotement qui tendait à s’éparpiller vers l’infini. Mon mégot finissait de se consumer entre mes doigts. Quand Mika est entré, je riais si fort que j’en avais les larmes aux yeux.
« Vania ? »
Mes nerfs ont repris le dessus. J’ai essuyé mon visage d’un revers de main et j’ai essayé d’avoir l’air naturel. L’œil d’Horus m’observait froidement sous des cascades noires de cheveux.
« Le nettoyage… la fatigue… ai-je croassé.
- Je vois. »
Il a sorti une cigarette d’un étui en métal et je lui ai lancé mon briquet. Pendant un moment, il s’est contenté d’arpenter la pièce, lâchant son ombre allongée sur les murs blancs et soufflant sa fumée comme un monstre antique. Mais son regard s’est transformé pour devenir fiévreux et craintif.
« Ecoute, m’a-t-il dit subitement, faut que je quitte Moscou. Je ne peux pas t’expliquer en détails, Vania : je n’en ai ni le temps, ni l’envie. Mais si je ne disparais pas au plus vite, Rentag va me faire la peau. »
Je devais apprendre, bien plus tard, qu’ils trempaient tous deux dans le trafic de clones qui défrayait la chronique. De petites irrégularités de part et d’autre avaient mis fin à leur collaboration et leur haine mutuelle était devenue viscérale. Mais je n’en savais rien et je ne suis pas du genre à poser les bonnes questions. Alors j’ai avalé ma salive, soutenu le regard de Mika et je me suis gratté la tête.
« Pourquoi tu me dis ça, à moi ?
- Je sais pas. »
Il a baissé le nez vers ses chaussures. On aurait dit qu’il attendait la chute d’un couperet.
« J’ai besoin d’argent pour quitter Moscou. Ils surveillent déjà mes comptes, Vania. Si j’utilise ma crédicard, ils me feront passer au nettoyage avant ce soir.
- Le nettoyage ? Rien que ça ? »
Mika se mordait les lèvres. J’ai attrapé mon portefeuille dans un soupir et je lui ai tendu ma propre carte de paiement. Il ne l’a pas prise. L’œil d’Horus paraissait morne et éteint tandis qu’il fixait le morceau de plastique vert.
« J’ai pas de tickets. Seulement la carte. Prends-la.
- Vania… S’ils m’arrêtent avec ta carte, tu… »
J’ai jeté un coup d’œil agacé à ma montre.
« Tu as quatre heures à partir de maintenant. Passé ce délai, je la déclare volée.
- Tu ne sais même pas pourquoi je fuis, a-t-il répondu. »
Il souriait. J’ai haussé les épaules et il a empoché la carte. J’ai longtemps regretté de n’avoir rien dit et de l’avoir laissé partir sans poser de questions. J’avais l’impression d’avoir raté nos adieux et je me suis senti très seul et très sale au moment où il rejoignait son taxi.
Le soir même, le nom de Mikaël Arrach s’ajoutait à la liste des proscrits. On n’en connaissait pas vraiment le mobile, mais Moscou se fichait pas mal des raisons. Moscou n’aimait pas les N.O.I.R.s : elle ne refusait pas le lynchage de celui qui les avait dirigés pendant plus de quatre ans. Je croyais dur comme fer à la perversion des foules et j’étais persuadé que ce n’était qu’une question de jours avant qu’on ne me ramène le cadavre de Mika. J’avais tort. Il s’écoula trois ans avant qu’on ne retrouve sa trace et il était alors bien vivant.
III
En 2025, j’avais une jolie plaque sur la porte de mon bureau.
« Yvan Serguéïovitch Vronski
Directeur des Relations Diplomatiques
Service des N.O.I.R.s »
Je ne faisais plus de nettoyage ou si peu que ça aurait été mentir de prétendre le contraire. J’envoyais les hommes sur le terrain, je consolais les veuves et je donnais des coups de pied quand il en fallait. On ne manquait pas de travail : Moscou n’était pas faite pour la tranquillité. Depuis plusieurs mois, la Poudre était venue à manquer et il était devenu impossible d’en trouver à l’extérieur de la capitale. Des hordes de drogués s’infiltraient dans nos murs et d’autres se pressaient sur les routes en meutes sauvages et bariolées.
Personnellement, je n’avais pas à souffrir de la pénurie. En 2025, j’étais un homme riche : j’avais accès à tous les systèmes de données de la boîte et une faille informatique m’avait permis de transférer certaines sommes sur mon compte bancaire. Je n’étais pas assez prétentieux pour croire que mes détournements passeraient inaperçus, mais le moment où je devais être découvert me semblait encore bien loin.
L’interphone a grésillé au moment où je quittais mon bureau. Ismaël Rentag demandait à me voir. Le frisson du coupable a grimpé dans mon dos, comme une petite araignée métallique ; mais il existait des dizaines de raisons susceptibles de motiver cette entrevue et je suis sorti avec mon flegme ordinaire. J’ai traversé les couloirs aseptisés. Après avoir salué deux N.O.I.R.s qui riaient très fort, j’ai frappé à la porte de Rentag.
« Entrez. »
Le géant fumait un cigare, bien installé dans son fauteuil en cuir. Son crâne luisait sous la lumière artificielle et des bouffées de fumée gonflaient sous le plafond.
« Vous vouliez me voir ?
- Prenez une chaise, Yvan Serguéïovitch. »
J’ai cherché une trace de reproche dans ses yeux mais je n’ai rien trouvé.
« J’ai entendu des rumeurs, a-t-il dit avec froideur.
- Ah ?
- Concernant vos prodiges informatiques, Yvan Serguéïovitch. »
Il tournait négligemment les feuilles plastifiées d’un classeur, sans me regarder, et je me sentais comme un handicapé qu’on envoie marcher sur une corde raide à cinq cent mètres au-dessus du sol.
« Le détournement de fonds est passible de nettoyage… mais vous ne l’ignorez pas, bien entendu. »
Je n’ai pas répondu. J’avais quelques secondes pour me mettre dans la peau d’un équilibriste et éviter le faux pas.
« Qu’est-ce que vous allez faire ? »
Ma voix était incroyablement calme et Rentag a relevé la tête. A en juger par la surprise dans son regard, ce n’était pas la réaction qu’il attendait. Quelque chose en lui a paru vaciller. Il s’est penché vers moi, clignant des paupières.
« Vous souvenez-vous de Mikaël Arrach ? »
Je n’avais pas entendu ce nom-là depuis des années. Ma gorge s’est asséchée. Je perdais mon équilibre fragile. Pour être aussi insolite, la question devait être piégée ; et elle l’était en vérité.
« Quel… rapport entre Mika et… mes dérives ?
- Mika… a singé Rentag d’un ton méprisant. »
Du bout du doigt, il a balayé un flocon de cendres qui n’avait pas échoué dans le cendrier.
« Il est revenu à Moscou… Ce petit drogué ne peut pas vivre sans sa Poudre, évidemment. Le saviez-vous, Yvan Serguéïovitch ?
- Non. »
Je ne mentais pas.
« Il a… malencontreusement échappé à nos services de nettoyage, a continué Rentag. Il est rusé… et il connaît nos méthodes.
- Il a inventé nos méthodes.
- Ce n’est pas le propos… Ecoutez-moi bien, Yvan Serguéïovitch. Je songeais sérieusement à vous envoyer vos copains du service de nettoyage, mais j’ai décidé de vous faire une fleur. Vous nettoyez Mikaël Arrach et je passe l’éponge. Et l’argent volé retournera dans mes caisses, cela va sans dire. »
Je me suis mordu les lèvres.
« Vous savez très bien que je ne nettoie plus et…
- Un mot de plus et c’est vous qu’on nettoie. »
Il a marqué une pause avant de reprendre.
« Arrach vous appréciait beaucoup. Vous étiez bons amis, il me semble. Vous n’aurez aucun mal à le retrouver, j’en suis certain. Vous le connaissez. Vous me le nettoierez mieux que quiconque. »
Je n’ai rien dit. En sortant, la première chose que j’ai faite a été de cracher par terre.
Deux jours plus tard, j’avais rendez-vous au Centre Rentag pour une série de prises de sang. On ne m’en avait pas donné les raisons mais le géant avait insisté. Je n’étais pas en position de refuser mais je savais déjà que ça ne me plairait pas. A mon arrivée au Centre, la neige tombait en écharpes sombres et folles ; j’étais trempé. En dépit de la tempête, Ismaël Rentag était déjà là.
« Vous êtes en retard, a-t-il dit. »
La rage raidissait ma colonne vertébrale. Ma salive avait un goût de neige et ce n’était pas fameux.
« Vous avez fait bloquer ma crédicard… Je n’ai pas eu assez de tickets pour prendre un taxi et il y avait un suicide dans le métro… J’ai fait aussi vite que possible, figurez-vous.
- Je n’allais pas vous laisser les moyens de quitter Moscou. »
Pendant près de trois heures, j’ai été le cobaye d’une équipe médicale. Les injections chimiques ont suivi les prélèvements sanguins et les analyses d’urine. Je ne disais rien et Ismaël Rentag examinait la procédure de son œil avisé.
« C’est encore une de vos expériences sur le clonage ?
- Qui voudrait vous cloner, Yvan Serguéïovitch ? Soyez sérieux. »
Les pas du géant ont claqué sur le carrelage jauni.
« Avez-vous jamais entendu parler d’implants vena-lethal ? »
J’ai secoué la tête en signe de dénégation.
« Et moi qui croyais que Moscou avait lu trop de cyberpunk… a-t-il répondu. »
Le ton était dépourvu d’humour et, dans la bouche d’Ismaël Rentag, la phrase prenait une nouvelle dimension. Il s’agissait d’une allusion directe aux paroles de Mikaël, j’en avais la certitude. Le Géant l’avait connu aussi bien que moi-même. Oui, ils avaient été amis avant de se perdre dans leur histoire de clonage. Et j’ai deviné la jubilation perverse de Rentag, la jouissance qui se dissimulait derrière les mots.
« Et c’est quoi, un implant vena-lethal ?
- Une petite capsule qu’on vous implante dans le bras. Rassurez-vous, avec notre matériel, les risques d’infection sont minimes. Si jamais vous disparaissez trop longtemps, nous activons l’ouverture de la capsule, et vous mourrez. A cause du poison, voyez-vous.
- Le quoi ? »
J’étais atterré.
« La capsule contient de la florotoxine, une invention de nos laboratoires. La florotoxine se libère et gagne votre sang… puis le poison paralyse les poumons.
- …
- Des questions, Yvan Serguéïovitch ? »
Je secouai la tête.
J’ai employé la nuit qui a suivi l’implant à me fracasser la tête contre tous les murs de mon appartement. Je ne tuerai pas Mika. C’était une évidence. Je ne tuerai pas Mika et Moscou avait lu trop de cyberpunk.
IV
Mikaël Arrach avait été aperçu dans le quartier des Industries. Les usines étaient désaffectées et les gamins s’y retrouvaient pour fabriquer leur musique et secouer leurs fausses chevelures. Je marchais au hasard des rues et des rencontres. Un soir, une fille m’échangeait une information contre une ligne de Poudre. Une autre fois, c’était un garçon qui apportait un nouvel indice. De nuit en nuit, de camé en camé, je recomposais un puzzle dont Mikaël était le héros. Après trois semaines, recoupant les informations et les souvenirs, je possédais la nouvelle adresse du champion d’escrime : il n’y avait plus aucune raison de différer nos retrouvailles. La résignation me rendait atrocement calme et ça amusait Rentag.
Mikaël vivait dans un immeuble en périphérie des Industries. A première vue, le bâtiment n’était pas différent de celui où nous avions vécu deux ans. Ce n’était pas du plus haut confort mais c’était relativement fonctionnel et le loyer était abordable. J’ai attendu le soir dans l’ombre d’une ruelle, la tête vide. Les passants étaient rares et ne me regardaient pas. La nuit venue, tout le quartier a été plongé dans le noir à cause des restrictions d’énergie.
J’ai défoncé la porte de l’immeuble à coups de pied. Le hall étroit empestait la moisissure. J’ai promené le rayon de ma lampe-torche sur le dallage sale et j’ai pris l’escalier jusqu’à l’étage où logeait Mikaël. Les murs rongés laissaient entrevoir leurs entrailles de fer ; le réseau de plomberie geignait comme un chœur de petites vieilles.
Lorsque je suis parvenu à l’extrémité du premier couloir, quelqu’un a appliqué un canon contre ma nuque. J’ai lâché ma lampe. Des rires ont retenti dans la rue, de l’autre côté du mur, et mon agresseur a serré sa main autour de mon bras. Mon cœur a changé de rythme pour s’accorder à la scène qui se jouait. L’homme m’a poussé dans un couloir, puis dans un autre et enfin, sans cesser de me tenir en joue, il a frappé deux coups contre une porte. Quelqu’un a répondu et nous sommes entrés.
Cinq bougies éclairaient la pièce. Elle n’était pas grande et les logeurs avaient occupé le moindre centimètre carré d’espace. Etendus sur le sol, quatre matelas disparaissaient sous les couvertures rapiécées et les coussins éventrés. Un réveil archaïque tictaquait sur une table de chevet parmi des restes de pizzas. Les chaises croulaient sous les vêtements et les journaux. La vaisselle qui n’avait pas trouvé sa place sur la cuisinière gisait à même le sol, entre les sachets de Poudre vides.
Deux hommes jouaient aux cartes, un troisième lisait dans un angle de la pièce. Je l’ai reconnu avant même qu’il ne lève la tête. Il avait les cheveux très courts et le visage creusé, mais ça restait Mika, et je me suis mordu les lèvres. Après un instant, l’œil d’Horus a croisé mon regard.
« Vania… ! »
Il s’est levé d’un bond, abandonnant son livre. Il possédait toujours et la grâce et la désinvolture d’un petit dieu.
« Tu le connais ? a demandé le type qui maintenait son flingue dans mon dos.
- Laisse-le, a répondu Mika, c’est Yvan Serguéïovitch… Je t’en ai déjà parlé. »
L’homme a baissé son arme mais je n’arrivais pas à me sentir mieux. Il y avait une boule énorme au fond de ma gorge et un cyclone dans le creux de mon estomac. Mika, prisonnier de son enthousiasme enfantin, ne remarquait rien. Il m’avait attrapé fraternellement par l’épaule, les yeux brillants, et me présentait ses amis.
« Tu vas être des nôtres, me dit-il. Je vais t’expliquer. Viens avec moi. »
Il m’a entraîné dans le couloir et je l’ai suivi, traînant les pieds, la main dans ma veste, prêt à saisir mon flingue. On était seuls dans l’obscurité. Il m’a dit qu’il dormait dans une autre chambre, qu’il était heureux que je sois là, qu’il était revenu pour renverser Rentag, qu’il avait des projets, des hommes. Je n’ai pas répondu et nous sommes arrivés devant sa porte. Mikaël jouait avec ses clefs.
« Je suppose que tu as reçu ma lettre ?
- Ta lettre, non.
- Il y a un problème, Vania ?
- Ce n’est pas pour discuter que je suis venu. »
Il a froncé les sourcils. Je crois bien qu’il s’inquiétait moins pour lui-même que pour moi. Il ne comprenait pas que Moscou avait besoin d’ordre et que l’ordre, c’était Ismaël Rentag. Il ne comprenait pas que trois ans s’étaient écoulés et que j’avais traversé un abysse. L’un de nous deux ne se trouvait pas du bon côté. J’ai sorti mon arme et j’ai levé le bras dans sa direction. Ses lèvres se sont entrouvertes. J’avais ôté la sécurité ; il n’y aurait pas d’acte manqué. Face à moi, dans la demi-pénombre, l’œil d’Horus était fixe.
« Yvan… ?
- Désolé. »
Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça : c’était vrai mais ce n’était pas à dire. J’ai tiré trois fois. Bang, bang, bang. Il est tombé. Je me suis acharné, jusqu’à vider mon chargeur. Bang, bang, bang. Il faut un héros pour détrôner les dieux ; c’est ainsi que commence l’ère des hommes. Oui, il fallait un héros et j’étais celui-là. Bang, bang, bang. Mikaël Arrach était nettoyé.
V
Je m’étais enfui par la fenêtre de l’appartement de Mika avant que ses sbires ne me tombent dessus. Quelques heures plus tard, après remise du rapport, les médecins du centre Rentag ont retiré l’implant vena-lethal. Comme d’habitude, le Géant était là. A la fin de l’opération, il a insisté pour me donner une liasse de tickets. Une prime, disait-il. Chacun de ses mots résonnaient comme un rire. J’avais envie de lui jeter mon poing en travers du visage, mais je me suis contenté de prendre l’argent et je suis parti.
« Bonne nuit, Yvan Serguéïovitch, a-t-il dit dans mon dos.
- Allez vous faire foutre. »
Je suis rentré chez moi en rasant les murs, la main crispée sur les tickets au fond de ma poche. Je me suis arrêté pour vomir avant de prendre le métro. Dans le wagon, j’avais l’impression que les voyageurs me regardaient tous. Il me semblait que les tickets, poisseux de ma sueur, l’étaient de sang et l’idée me donnait envie de rire.
Qu’est-ce qui me guettait ? La crise de nerf ? La folie ? Ce n’est que la fatigue, la fatigue, me disais-je. Tu vas appeler une fille et vous passerez la soirée ensemble. Le meilleur des whiskies t’attend dans ton salon, Vania. T’es en vie. Une fille et une bouteille, qu’est-ce que tu veux de plus ? Je ne savais pas ce que je voulais.
Quand je suis arrivé chez moi, j’ai pris des somnifères et je me suis couché. Les rêves glauques ont percé le bouclier des narcotiques. Le matin coulait par la fenêtre et j’ai titubé jusqu’à ma veste pour attraper mon arme. Peut-être que je dormais encore, peut-être pas. Je l’ai regardé longtemps sans penser à rien, pas même à ce que j’allais faire. Ma gorge était sèche et Rentag ricanait dans mon crâne, grand comme un titan, maquillé comme un clown.
Il ricanait toujours quand j’ai aperçu l’enveloppe sur le pas de la porte. Le papier n’était pas de bonne qualité et il piquait sous les doigts. La lettre était de Mikaël. Elle avait été écrite deux jours avant sa mort. Elle n’était pas très longue et je me souviens parfaitement des grandes lignes. Mikaël disait qu’il était revenu à Moscou et qu’il ne me donnait pas plus de précisions de peur de me mettre en danger. Il disait qu’il ne m’oubliait pas… et qu’il avait un service à me demander.
« Si je venais à être nettoyé en dépit de toutes mes précautions, j’aimerais que tu ailles à Kouybichev et que tu prennes soin d’un enfant. »
Il n’y avait qu’une adresse en dessous, et pas un mot de plus.
Kouybichev, de son ancien nom Samara, se situe à huit cent kilomètres de Moscou. J’ai pris le train. La curiosité battait si fort sous mes tempes que le fantôme joyeux de Rentag avait disparu. Le trajet durait six heures. Intrigué et méfiant, je ne parvenais pas à me concentrer sur la lecture des journaux. Dans le wagon, le chauffage marchait mal. Je me souviens d’une femme ronde qui claquait des dents en caressant son chapelet. Je me souviens d’une fillette qui sanglotait dans son sommeil. Je pensais à Mika. Un enfant… Son enfant ? Et pourquoi pas ?
Kouybichev était neuve, tout était neuf, de ce neuf gris et déjà sale qui semble voué à la destruction. Les indications de Mikaël m’ont mené dans une banlieue pavillonnaire. Au fond d’une allée, il y avait un jardin couvert de neige anthracite et une petite maison sans charme. C’était là. J’ai frappé. Une vieille toute ratatinée a ouvert la porte. Elle m’observait de ses yeux très bleus et son regard semblait si ancien et si dur que je ne parvenais pas à articuler un mot.
« Vous êtes ?
- Yvan… Yvan Serguéïovitch.
- Ah. Mikaël vous envoie chercher le petit ? »
J’ai hoché la tête.
A l’intérieur, la maison sentait la nourriture bon marché et le produit de nettoyage. J’ai suivi la vieille jusqu’à l’escalier. Elle rajustait ses châles de couleurs et elle me posait des questions auxquelles je ne savais pas répondre.
« Comment va-t-il, Mikaël ?
- Je… je suppose qu’il va bien. Mikaël… C’est… C’est votre fils ?
- Oh, non. Mon mari l’entraînait, dans le temps, pour ses combats d’escrime, vous savez. Mikaël est un vieil ami. »
Il y avait deux portes à l’étage. La vieille a ouvert celle de gauche et m’a invité à jeter un coup d’œil dans la chambre d’enfant.
« Il est sage, n’est-ce pas ? »
Un petit garçon était assis sur le lit et feuilletait un livre d’images. Il avait entre trois et quatre ans. Ses cheveux, un peu longs, tombaient dans son cou en virgules brunes. Il a levé les yeux vers nous, des yeux immenses, comme deux abysses ; et il a souri. Un sourire de petit dieu. Ça a fait bang, bang à l’intérieur de ma poitrine.
Mikaël n’avait jamais eu de fils, j’en étais sûr à présent. Il lui eût fallu une mère et l’enfant n’en avait pas le moindre trait. Et pourtant, j’avais devant moi ce garçon de quatre ans, déjà gracieux et désinvolte, un enfant dont j’avais tué le modèle et dont il me faudrait prendre soin.
J’ai fini par lui rendre son sourire. Il me semblait qu’un courant d’air s’était levé, c’était quelque chose d’ancien, comme un vieux fantôme qui passait à travers moi. Je me suis senti des ailes. Je ne savais pas jusqu’où elles me porteraient mais ce qui était sûr c’est qu’on irait loin, le gosse et moi ; loin des immeubles nettoyés, loin de la neige sale, loin de Moscou qui se prenait pour une héroïne de science-fiction.
Clélie Vian
1 commentaire:
Excellente nouvelle! j'ai aimé autant l'écriture, simple et pleine de trouvailles, que le scénario, qui vous tient en haleine. Bravo à l'auteur.
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